Connexions

(pour visionner le texte en PDF, c’est ici)

De ma vie, je n’ai jamais vu un seul film en entier. J’ai pourtant passé des centaines d’heures au cinéma. Mais j’ai mon propre rituel : pas plus de quinze minutes par salle. Après, je vais voir ailleurs. La prolongation officielle du bout d’histoire que je viens de capter ne m’intéresse pas. J’ai d’autres projets pour lui. Sa suite, je la trouve ailleurs. A un autre endroit.

Ça a commencé tout petit. Je payais mon billet et une fois à l’intérieur, je déambulais dans ce dédale de salles pour n’en jamais choisir aucune. Mon coupon d’entrée n’était pas un ticket de cinéma, c’était un ticket pour entrer dans le cinéma. Je restais quelques minutes à un endroit, captais des bribes d’histoire, des embryons de personnages, puis partais. Et pendant des heures, je volais de salle en salle et volais des bouts de films. Puis je les raccommodais les uns aux autres pour en faire une œuvre de mon propre chef. Mon chef d’œuvre en quelque sorte. Un film arlequin, étrange et biscornu. Et unique.

 

Ainsi les virils cowboys se transformaient en chasseurs de fantômes. Ce rôle leur servait par la suite à infiltrer la mafia sicilienne, dont nous découvrons le terrible baron quelques minutes plus tard : le baron de Münchhausen. Et ainsi de suite. Passé quelques heures, mes yeux n’y tenaient plus. Je sortais et mon histoire restait en suspens…

…jusqu’à la semaine suivante. Alors les connexions se faisaient, les gens se reconnaissaient, se retrouvaient, se transmettaient le flambeau et l’histoire continuait. Indéfiniment. Qu’importe les différences d’époques, de style ou de langage. Mon imagination me permettait toutes les extravagances. Les personnages disparaissaient, ressuscitaient, se téléportaient, tout avait une explication, permise par les douteuses lois physiques de mon univers. Et au fur et à mesure que le temps passait, mes protagonistes se multipliaient, l’intrigue s’amplifiait, permettant d’intégrer n’importe quelle situation qui me tombait sous les yeux. Certains aspects de mon histoire restaient en attente des mois avant qu’un dénouement heureux n’arrive au hasard d’une scène.

J’ai tenu des années comme ça. Je n’ai jamais cédé. Un fabuleux orgueil me poussait à quitter les séances de cinéma et mes amis au bout de quelques minutes. Car passé ce délai, l’histoire risquait d’imposer sa propre logique et de détruire la mienne. Par mesure de survie, il fallait que je parte avant que ce qui me nourrissait ne me cannibalise à son tour. Mon principe de sécurité était le suivant : jamais un début, jamais une fin de film. Loi d’airain, inflexible, à laquelle je me suis religieusement tenu. Et maintenant, vingt ans après la première séance, mes héros se comptent par centaines et ils se passent le relai de génération en génération.

Et soudain ELLE est apparue. Elément perturbateur. Péripétie que je n’attendais pas. Et quand elle me frôle, je frémis, et c’est un véritable tremblement de terre à l’intérieur. Mon architecture, faite de châteaux forts et de bâtiments futuristes se fragilise. Mes personnages sont en panique et courent dans tous les sens. Et ils ont beau m’avertir, me dire de prendre garde à cette ensorceleuse, je tombe délicieusement dans le piège de ses éclats de rires. Si spontanés. Si…réels.

On se voit, on se côtoie depuis des semaines et on parle de tout, de tout sauf de cinéma. Ça me va très bien. Mais c’était trop beau pour continuer et un jour le drame survient. Elle me demande en souriant si je veux me faire une toile ce soir. Pourquoi une question aussi machiavélique est-elle cachée derrière un sourire aussi naturel ? Et moi, comme un idiot, je me suis entendu dire « oui ». J’ai même rajouté « avec plaisir » avec une pointe de masochisme.

Elle avait pourtant été claire : il s’agissait d’UN seul film. Du DEBUT à la FIN. Le genre d’épreuve capable de démolir mon univers à coup de scénario pertinent et d’acteurs convaincants. Mais je n’ai plus le choix.

Tickets achetés, file d’attente. Il me reste un espoir. Si j’évite le début, part avant la fin, je peux m’en sortir. Je peux créer mes propres connexions et incorporer ce morceau de film à ma propre histoire. Mais ce morceau sera dur à avaler. Je n’ai jamais dépassé le quart d’heure et là, pour ne pas éveiller les soupçons, il faudra que je reste au moins une heure et demie. L’épreuve de ma vie. Mais je peux le faire.

A peine installé, je prétexte un mal de ventre et sors m’enfermer dans les toilettes. Quinze minutes de libération. Puis je papillonne, nostalgique, de salle en salle, butinant des bouts d’histoires par-ci par-là. Ai-je vraiment envie de perdre tout cela ? Cette liberté de construire mon propre scénario ? Mais il commence à se faire tard…d’un pas résigné, je retourne vers la salle fatale.

Ça commence mal : l’histoire est bien. Je risque de me laisser prendre au jeu. Mais je résiste. J’intègre chaque personnage à mon univers interne. L’un de mes cavaliers est en réalité l’ancêtre de ce jeune homme à la recherche de sa femme. Et elle ressemble incroyablement à sa cousine, une lionne anthropomorphe qui traîne dans un coin de ma tête depuis des années. Mais l’histoire continue, les minutes passent, le suspens augmente et ma résistance faiblit. Il faut que je tienne. Et surtout il faut que je parte avant la fin. Car le dénouement de cette histoire mettra fin à la mienne. Et je dois éviter cela. Je dois laisser mon histoire en suspens. Plus que quinze minutes…

La conclusion approche. Le héros va finir par retrouver son aimée. Ces deux personnages sont dorénavant l’incarnation de tous les miens. Mais pourquoi ce film est-il si bien ? Si cette histoire s’arrête, il n’y aura plus rien. Il faut que je m’en aille. La musique s’amplifie, je ne peux pas rester d’avantage. Plus que dix minutes…

Il l’a retrouvée ! C’est trop. La tension se relâche dans le film et atteint son paroxysme chez moi. Je me tourne vers ELLE. Pourquoi tout abandonner pour cette fille ? Pourquoi accepter de passer les cinq dernières minutes dans cette salle? Il faut que je m’en aille. Ça ne vaut pas le coup. Ça ne vaut pas le coup. Ça ne…

Indifférente à mes tourments, l’envoûteuse tourne la tête vers moi en souriant et m’embrasse. A l’image des personnages projetés devant nous.

D’accord, ça vaut le coup. Je serre la main qu’elle vient de glisser dans la mienne. Et tandis qu’elle pose sa tête sur mon épaule, je pose la mienne contre la sienne et nous regardons ensemble les héros s’étreindre une dernière fois avant que l’écran ne devienne noir.

FIN.

Fin de mon histoire. Ce n’est pas grave. Il en reste plein d’autres à vivre.

amanalat@hotmail.fr

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L’idée, pour cette nouvelle, était de créer une histoire dans le monde du cinéma.  Je voulais absolument utiliser cette thématique. Mais comme il y avait déjà pléthore d’écrits sur les « films », je voulais utiliser une approche différente, et me baser plus sur LE cinéma (le lieu) que le cinéma, l’art. Que les films ne soient pas le coeur du récit. Qu’ils soient, au contraire, périphériques.

Un jour, après une séance, j’attendais une amie et pour patienter, me suis engouffré quelques minutes dans une salle. En sortant, j’avais l’idée ! Utiliser ces cinq uniques minutes. Utiliser les films comme des matériaux de base, et que le centre de l’histoire soit, au contraire, le héros et sa propre vision des choses. Alors j’ai commencé à écrire cette histoire, ne sachant pas comment elle finirait. Puis c’est au fil des mots, presque inconsciemment, que le dénouement est arrivé sur mes doigts. Cette sensation d’écrire sans savoir où l’on va est enivrante et effrayante. Aucun repère, on est à la merci de notre inconscient, cette petite bête qui nous nourrit et nous dévore en même temps ! On est un peu en territoire inconnu. Un peu comme mon héros qui s’embarque dans une nouvelle histoire, après avoir mis fin à la sienne !

A bientôt !

Amanalat

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5 commentaires pour Connexions

  1. Ping : L’Eclat de la Neige, version totale | amanalat, blog littéraire de Antonin Atger

  2. Adrien dit :

    J’adore ! L’histoire est une introduction, le dénouement est le récit.

  3. Jean Claude FERLA dit :

    A quand les prochaines publications ?

    Jean Claude

  4. Nico dit :


    Et toujours ce petit frisson à la fin…

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