Point Rouge

(Pour visionner le texte en PDF, c’est ici)

Le laser rouge pointe en direction de mon cœur. Je le sens traverser mes vêtements et brûler ma peau. Il ne tremble plus. Il est sur sa cible. Il doit me rester moins d’une seconde à vivre. Une boule d’angoisse monte au cerveau et me paralyse. Tout ralentit. Le temps s’étire, s’étire…

Puis s’arrête.

Bon.

Je vais mourir.

Je ne peux rien faire pour l’empêcher. Je n’ai pas le temps de me jeter par terre. Je n’ai pas le temps d’avoir peur. Je n’ai le temps de rien. Aucun muscle ne réagit. Je ne contrôle plus mon corps.

Je ne contrôle que mon esprit. La seule chose qui me reste. Je réfléchis. A toute vitesse. Je suis ce que je pense. Je peux revoir chaque instant de ma vie. Plus rien ne m’en empêche. Ni la peur, ni les émotions.

Je revis mes dernières sensations…le vent d’un matin d’automne…la main de ma femme contre ma hanche…son souffle…

Non.

Ça ne m’intéresse pas. Si je ne peux pas éviter ma mort, je ne désire qu’une chose : comprendre. Comprendre la raison de ce point rouge sur mon cœur. Et au creux de cette ultime seconde qui se dilate à l’infini, je fais défiler ma vie et j’effleure ces milliards de souvenirs du bout de ma conscience.

 

Certains moments de mon enfance, plus forts que d’autres, me reviennent. Les cris de mon père. Ses leçons de morale. Sa fierté lorsqu’il annonçait au repas de famille dominical que je reprendrais le cabinet notarial qu’il avait hérité de son propre père.

Je le haïssais.

La rage. Dès mon plus jeune âge, j’ai cohabité avec elle. Je m’y accroche et elle m’amène à un autre souvenir.

J’ai quinze ans. La fille, dix-sept. C’est une belle espagnole. Je suis parvenu à la séduire et à présent elle attend de voir ce que je vaux. Je veux tellement bien faire que je finis bien trop vite et elle éclate d’un rire méchant. Elle aussi, je la hais.

Cette fille…celles qui suivront lui ressembleront. Je me vengeais. J’ai passé ma vie à me venger. Je les faisais souffrir, pleurer, puis je les consolais et leur faisais l’amour. Au plaisir physique s’ajoutait une sensation de puissance incroyable.

J’ai toujours cherché cette sensation. Elle me guide un peu plus loin dans ma vie. Un autre souvenir…

J’ai vingt et un ans. Je viens de passer ma licence de droit. Je suis face à mon père. Je sais que cet instant va être le plus beau de ma vie. Je savoure chaque seconde et chaque mot que je prononce. Je lui dis que je ne reprends pas le cabinet de notaire de la famille et que je l’emmerde. Puis je regarde. Ses veines se gonflent. Sa mâchoire se contracte. Ses pupilles se dilatent. Je tremble d’une joie féroce.

Les années filent. Je travaille le jour, la nuit, et je dors quand je peux dans une chambre de bonne. Je veux de l’argent et n’en gagne pas assez. Mais pour l’instant je ne peux rien y faire. Alors je fais hiberner mes ambitions…

Elles se réveillent à l’aube de mes vingt-six ans. Je viens de rencontrer Julien…

Stop.

Quelque chose ne va pas avec Julien. Je ne sais pas pourquoi.

Il a vingt-sept ans et possède deux qualités : beaucoup d’argent, aucune personnalité. Je m’en fais un ami. Je le convaincs de s’associer avec moi pour monter une entreprise de transaction immobilière. Moi aussi, j’ai de l’argent. Mais pas assez.

J’obtiens ma carte professionnelle et je commence à travailler. Sans arrêt. Je vends. Je magouille. Je falsifie des compromis. Je n’ai aucune pitié. Je ne cède aucune affaire. .

Ma société grossit. Sept ans plus tard je deviens promoteur immobilier. Je fausse des permis de construire et reverse un pourcentage aux autorités. Julien n’existe plus. Je n’avais besoin que de son argent. Il reste associé mais n’a plus aucun rôle.

Qu’est ce qui me gêne, alors?

Ceci.

Ce regard qu’il lance à Sandra, ma future femme. Autre souvenir. Ça fait douze ans que je suis dans l’immobilier. Moi et Julien sommes derrière le bureau du local. Elle se trouve de l’autre côté. Elle est furieuse. Elle est aussi dans l’immobilier et je lui ai piqué un contrat de manière totalement illégale. Je la vois s’énerver et j’ai envie de la séduire pour deux raisons : elle ne me plait pas et je suis sûr de n’avoir aucune chance. Je n’explique pas mon envie. Je voulais me lancer un défi et briser quelque chose au fond de moi.

Il me faudra des mois. Elle me déteste. Et elle me plait de plus en plus. Le temps passe et pour la première fois je m’attache. Le premier soir que nous faisons l’amour, j’ai l’impression d’avoir un gouffre dans le ventre.

Elle est forte. Tellement forte que je n’ai jamais essayé de la faire pleurer. J’ai l’impression de ne plus tout contrôler. Ça m’enivre et me fait peur.

Trois ans plus tard. Nous sommes enlacés. Elle me regarde dans les yeux et me dit que je mens. Que je ne me suis jamais mis en danger: «  Tu veux prendre un véritable risque ? Epouse-moi sous le régime de la communauté universelle. Ce qui t’appartient m’appartiendra aussi. Et si plus tard on se sépare, tu devras me donner la moitié de tout ce que tu possèdes. Qu’en penses-tu ? C’est un sacré défi non ? Il exige que tu ais confiance en moi. »

J’ai pris ce risque et je l’ai épousé, le cœur battant d’excitation et de crainte, avec cette impression de jouer ma vie. J’ai Julien pour témoin. Il a le même regard que la première fois qu’il avait vu ma femme. Un mélange de désir, de jalousie et de haine.

Lui aussi l’aimait. Et me haïssait par la même occasion. C’était une nouvelle part de sa vie que je lui volais. Mais je ne m’étais jamais intéressé à lui auparavant. Je n’avais jamais vu tout cela.

Soudain j’ai l’impression de frôler ce que je cherche. Tout s’accélère. Ma pensée n’est plus linéaire. Elle rebondit de souvenir en souvenir, d’idée en idée…des fragments d’images  me reviennent…

Julien. Son parfum. Sur ma femme. Sur le moment je ne m’en étais pas rendu compte.

Ils sont amants. Je revois une foule de détails piochés dans ma mémoire qui confirment cette idée. Des absences de ma femme. La voix tremblante de Julien. Son regard à lui. Méprisant. Son regard à elle. Plus distant.

Une autre scène. Un repas d’affaire. Nous sommes une dizaine. Comme toujours, je rabaisse Julien pour me mettre en avant. Je minimise son rôle dans l’entreprise. Il marmonne : « Attends un peu… ». Sur le moment je ne l’entends pas.

Autre image. Un sourire de Julien. Il y a six mois. Je lui avais demandé au hasard d’une conversation s’il comptait se marier un jour.

Pourquoi ce sourire ?

Puis je comprends.

Tout.

Je comprends comment Julien voulait se venger.

En divorçant ma femme prenait la moitié de mes parts de l’entreprise. En l’épousant sous le même régime que le nôtre ils fusionnaient leurs parts. Je devenais minoritaire. Je n’aurais plus aucun pouvoir…

Et pour avoir toutes les parts de l’entreprise, il suffit de me tuer.

J’ai compris.

Mais trop tard.

Je ne peux plus rien faire pour empêcher cela. Ma seconde de sursis prend fin.

J’attends.

J’attends.

J’attends…

La seconde est écoulée. Quelques autres aussi.

Sandra me prend la main et me glisse à l’oreille : « Attention ! On essaye de te tuer ! ». Elle sourit et me montre un enfant sur le trottoir d’en face qui me vise avec son laser de poche. Puis il s’enfuit en rigolant.

« Ça y est ! Tu es mort ! ». Sa bouche descend le long de ma joue et m’embrasse le cou. Elle me prend la main.

« Je t’aime » murmure-t-elle.

Je souris et serre sa main à mon tour. Assez fort pour lui broyer les doigts.

amanalat@hotmail.fr

Licence Creative Commons

Point Rouge de Antonin ATGER est mis à disposition selon les termes de la licence Creative Commons Attribution – Pas d’Utilisation Commerciale – Pas de Modification 3.0 non transposé.

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Ma toute première nouvelle ! Du moins, la première dans sa forme complètement aboutit. Je l’ai écrite à 18 ans, dans le cadre d’un concours de nouvelle organisée par Libération que je n’ai pas gagné.

Je voulais jouer avec ce principe que « l’on voit sa vie défiler avant de mourir ». Or, le sujet de ce concours était « une enquête policière ». Cet impératif m’a aidé, puisque j’ai mêlé ces deux sujets dans mon histoire : il s’agira d’une enquête policière que la personne fait sur lui même, en introspection.

Dans mon idée à l’origine, la fin ne devait pas comporter le « twist final ». Elle devait être ce que l’on s’imagine dès le début. Mais quelque chose me démangeait, cela me semblait trop simple, je sentais que potentiellement il était possible de faire mieux. Et je savais que tant que je ne trouvera pas, cette démangeaison resterait. Alors j’ai laissé traîner cette histoire incomplète en tête plusieurs semaines. J’y pensais sans y penser, et c’est dans un moment complètement impromptu (en train de faire un footing) que l’idée est arrivé. Il faudrait, un jour, comprendre pourquoi c’est toujours dans ces moments qu’arrivent les idées ! Larcenet avait expliqué, dans l’une de ses BD, que dès qu’il bloquait dans une de ces histoires il partait faire la vaisselle. Alors son cerveau devenait vide et l’idée qui se baladait dans la pièce pouvait s’y loger ! C’est tout à fait ça !

Une fois ce coup de théâtre trouvé, le reste s’est logiquement assemblé, me permettant de créer une vie et une psyché crédible au personnage (quoi qu’un peu « monogame », comme me l’avait justement souligné l’un de mes amis : il semblerait que ce soit la seule colère qui ait dirigée mon personnage tout au long de sa vie).

A bientôt !

Amanalat

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8 commentaires pour Point Rouge

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  3. Tikva dit :

    Cohérence personnelle, cohérence professionnelle. Très bon travail, gratulàlok!

    • Amanalat dit :

      Ah ah, merci ‘Tikva’ ! J’ai effectivement interviewé un agent immobilier avant de commencer cette nouvelle, et j’ai essayé de lui créer une vie aussi réaliste que possible…je suis donc très content que cela rende l’effet voulu !

  4. piegay dit :

    C’est un bon texte en effet. Continue comme ca mec.

  5. Carmen Barbato dit :

    Excellent Antonin!!!!
    Tant d’émotions se bousculent que je vais relire cette nouvelle pour t’en dire plus.
    Bises. Carmen.

    • Amanalat dit :

      Bonjour Carmen ! Merci de ce message! Il s’agit de la toute première nouvelle que j’ai écrite, il y a de ça déjà plusieurs années, et je suis contente qu’elle plaise toujours autant! Bises, Antonin

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