Un dimanche habituel

Qu’est ce que je peux faire ?

M’en griller une, tiens.

Bon.

Et maintenant ?

Combien il m’en reste …merde. Je me suis enfilé plus d’un demi paquet en deux heures. Calmos.

Putain de mal de crâne…

Tout ce que j’ai pu ramener dans mon pieu hier soir, c’est une sévère gueule de bois.

Un autre café et ça ira mieux.

Arrête de fixer cette cafetière comme un demeuré. Le café est passé depuis deux minutes.

Ça brule !

De la vraie flotte. Je n’y arriverais jamais.

En tout cas bravo tête de nœud. Tu cravaches toute la semaine, tu brasses un fric monumental, tu diriges trente personnes et tu n’es toujours pas capable d’aborder une femme sans être complètement saoul. Vraiment bravo.

Je vais prendre une douche. Froide.

Qu’est ce qu’elle est froide !

Qu’est ce que c’est que ces cernes ? A 36 ans ! Et ça ? Et ça ? C’est quoi ces cheveux blancs ?

Cela dit, sans les cinquante heures de boulot hebdomadaire, la clope et la picole, ça irait peut être mieux.

Résumons la journée :

14 clopes

3 cafés

2 verres de blanc

1 douche

Et il est… 15 heures. Et je vais être à court de cigarettes. J’ai intérêt à trouver quelque chose à faire jusqu’à ce soir.

Clope. C’est toujours cinq minutes de moins à occuper.

Putain. C’est pas possible. Je ne sais rien faire d’autre que mon boulot. Je trime toute la semaine en attendant le dimanche. Et le dimanche j’angoisse tellement que j’espère vite reprendre le boulot.

Décidément, ma vie est palpitante.

Je ne suis jamais heureux.

Bon allez, on va s’abrutir le cerveau cinq minutes et on va arrêter de réfléchir. Elle est où la télécommande ?

Ça fais deux heures que je zappe et toujours rien d’intéressant. Ça sert à quoi d’avoir autant de chaines hein ?

On n’arrive pas à décrocher. Ils sont forts, ces cons.

Petit saut sur internet.

Arrête d’aller sur ta messagerie. Pas de nouveaux messages, c’est pourtant clair. Pas la peine d’en faire une maladie.

Personne ne pense à moi.

Il faut que je sorte. Je trouverais bien quelque chose à faire dehors.

Même pas. A peine le cul posé sur un banc que j’ai envie de bouger. Et trois mètres plus loin, j’ai envie de m’assoir.

De toute façon je n’ai jamais su choisir.

Oh, ta gueule.

Pourquoi est ce que tout le monde s’agite comme ça ? Ils promènent leurs mioches, courent, se baladent. Je n’arrive pas à y trouver de l’intérêt. J’ai l’impression que ça ne mène à rien.

Qu’est ce qui mène à quelque chose de toute façon ?

Oulà, le petit coup de déprime.

Allez hop, une clope.

Qu’est ce qui ne va pas, pourtant ? Je suis dans un parc, les arbres, les oiseaux, tout ça, mon mal de crâne a diminué, mais non, je n’arrive pas à me détendre et à me sentir bien. Je te dirais, la dernière fois que je me suis senti bien ne

C’est quoi ce truc ?

On dirait une canne d’aveugle.

Qu’est ce que ça fous là ? Je vois mal un aveugle s’assoir sur ce banc et repartir en l’oubliant.

Je vais me poser un peu, moi aussi, tiens…

…on n’est pas si mal…

N’empêche, c’est marrant cette canne.

Ils font comment, les aveugles ? Ils marchent, comme ça, en balayant devant eux avec la canne. Ça doit faire bizarre de n’avoir aucun repère.

J’ai bien envie d’essayer cinq minutes.

Je vais avoir l’air con.

D’un autre côté, je m’en fous, il n’y a personne.

Putain que c’est casse gueule ! Je vais me viander !

Bon. En fait c’est débile. Sans intérêt.

Quelqu’un arrive !

Merde !

Merde !

Je continue comme si de rien n’était.

Casse toi !

Casse toi !

« Vous avez un problème ? »

Une femme.

« Pourquoi ? »

« Parce que vous bougez votre canne alors que vous ne marchez pas. »

Répond !

Répond !

« Je cherche le banc »

Nul.

« Vous n’y êtes pas du tout. C’est par là, venez. »

Je sens qu’on me touche et je ne sais pas qui c’est et ça me fais peur.

N’ouvre surtout pas les yeux.

Penses à autre chose. Des détails. Pleins de détails.

Le vent souffle faiblement – la terre est molle et humide – sa main est froide contre mon bras – je sens le banc contre mes mollets – je m’assois – le banc est dur – je pose ma main dessus – la peinture s’écaille – ça pique ! – un bruit de vêtement – elle ramène sa jupe – elle s’assoit aussi – pourquoi elle ne s’en va pas ? – elle fouille son sac – elle le pose par terre – j’ai peur – il y a une odeur d’herbe coupée et d’essence – pourquoi est ce qu’elle ne part pas ? – une voiture passe au loin – je ne peux toujours pas ouvrir les yeux – je sais qu’elle me regarde – je le sens – je dois avoir l’air stupide – qu’est ce que je dois avoir l’air stupide – qu’est ce que

« Qu’est ce que vous faîtes dans la vie ? »

Pourquoi est ce que j’ai dis ça ? – elle va me répondre – je veux rentrer – quelle heure il est ? – je l’entends rire – discrètement – elle doit avoir sa main devant sa bouche – pourquoi est ce que j’ai dis ça ? – pourquoi

TA GUEULE

« J’essaye de remplir mon temps. Je me balade, j’emmerde les aveugles, bref, je m’occupe. »

Sa voix tremble sur certains mots et se calme à la fin des phrases. Parfois elle saute comme un disque.

« Et vous ? »

« J’aime particulièrement dégommer les mollets des passants quand je marche. Comme je suis aveugle, ils n’osent rien dire. »

« Ça occupe tant que ça ? »

« Si vous saviez… »

Je me sens plus calme. Presque léger. Mes pensées s’échappent. Elles décrivent ce que je ressens. Mes paroles s’échappent aussi.

« Et à part emmerder les aveugles, vous faîtes quoi dans la vie. »

« Je n’emmerde pas que les aveugles. En fait, j’emmerde à peu près tout le monde. Ça prend beaucoup de temps. »

Sa voix commence rieuse puis s’aggrave un peu sur la fin.

J’ai l’impression que tout ça n’existe pas.

Par ce que je ne vois rien.

Je me sens libre.

Elle prend sa respiration et dit

« Au fait, je m’appelle… »

« Tutut. La voix me suffit. Je n’ai pas envie d’en savoir plus. »

Je ressens tout ce qu’il se passe.

L’air devient plus frais et le vent plus fort et les voitures plus rares et de l’eau s’écoule pas très loin et les grillons grésillent et je l’entend respirer et se lever discrètement pour se rapprocher un peu et je me sens bien et je veux continuer et je dis :

« Ne vous arrêtez pas de parler. »

« Pourquoi ? »

« Sinon comment je saurais que ce moment existe ? »

« Peut être que la voix ne suffira pas pour cela. »

Et je l’entends se lever et se rapprocher à nouveau et je la sens me prendre la main et sa main est plus chaude qu’auparavant et je perçois son pouls et mon cœur bat un peu plus fort mais je n’ai plus envie de m’arrêter et c’est la première fois que j’hésite aussi peu et j’inspire et je dis :

« Parlez encore une dernière fois s’il vous plait »

« Qu’est ce que tu espères. Tu imagines que… » Trop tard et

je remonte le flot de ses mots avec ma bouche et je plonge entre ses lèvres et je la sens frémir un instant puis s’appuyer contre moi et sa bouche est chaude et je ne veux toujours pas ouvrir mes yeux même si je sens toutes mes peurs rejaillirent et me dire qu’il faut absolument que je la regarde et je l’imagine effrayante et terrifiante mais je ne veux pas briser cet instant non je ne veux pas et je sens mon ventre se tordre à cause de ce tiraillement et je ne sais pas où je vais m’arrêter mais je ne veux pas m’arrêter non je ne veux pas m’arrêter non…

« Viens »

Et je la sens me tirer par le bras et je la suis et mon cœur bas encore plus fort et je marche et cela dure une éternité et je brûle d’envie d’ouvrir les yeux car j’angoisse mais je ne dois pas non je ne dois plus non je ne…

Elle s’arrête et s’allonge et me tire vers moi et je dis :

« Où sommes-nous ? »

« A peu près où tu veux »

Et j’ai peur car j’ai toujours eu peur des femmes et je sens toutes ces angoisses en moi se tendre, tendre, aussi tendre que sa peau que je caresse avec mes doigts et qui courent et glissent sous ces vêtements, ces vêtements que j’enlève comme j’enlève toutes ces barrières qui me freinent en moi-même et qui disparaissent et je dois garder les yeux fermés oui je dois garder les yeux fermés jusqu’au bout et soudain mes pensées s’accélèrent

S’accélèrent

S’accélèrent

Et soudain je ne pense plus à rien

Sueur

Désir

Cri

Seuls quelques mots émergent de ces sensations.

Et le silence

Enfin

Ses vêtements glissent et remonte le long de son corps. Les miens aussi. Sa main me ramène en direction du banc. Je m’assois. Ses lèvres s’appuient contre les miennes. Sa main me serre un peu plus fort puis disparait. Je ne la regarde pas partir mais je l’entends. Puis le silence. Mes yeux sont toujours fermés et je fais durer le noir le plus longtemps possible.

Puis je rouvre les yeux.

Il fait déjà nuit.

Tant mieux.

Mes yeux vont pouvoir se réacclimater à la réalité.

amanalat@hotmail.fr

Licence Creative Commons

Un dimanche habituel de Antonin ATGER est mis à disposition selon les termes de la licence Creative Commons Attribution – Pas d’Utilisation Commerciale – Pas de Modification 3.0 non transposé

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Cette nouvelle m’est venu dans l’urgence. Je m’étais mis, comme je l’aime bien, une contrainte, temporelle cette fois : pas plus de quinze jours pour écrire la nouvelle (c’était il y a quelques années, je mettais BEAUCOUP de temps pour écrire à ce moment). Ainsi, le côté nerveux, comme des éclats de pensées, qui constitue ma nouvelle provient, je pense, de là. Sa linéarité aussi : les évènements se suivent les uns après les autres.

Mais une fois de plus, ces entraves m’ont aidées (et non, ce n’est pas paradoxale!), car je n’aurais jamais pus imaginer cette pensée « directe », non réfléchit, presque brutale, sans cela. Encore une fois, se mettre des limites permet de les contourner et de les dépasser !

A bientôt !

Amanalat

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16 commentaires pour Un dimanche habituel

  1. Drella dit :

    C’était pas mal du tout, j’y étais. Bon rythme. Quelque chose me chiffonne peut-être ce langage parlé ? Pensé, en tous cas ? Trop simple ? Mais je n’en suis pas certain pour autant. En tous cas, y’a du talent, y’a quelque chose à faire avec, c’est certain. Tombé sur votre blog par hasard, vu votre lien sur le forum Grain de sel, bonne surprise.

    Bravo en tous cas.

    • Amanalat dit :

      Bonjour Drella !

      merci de votre commentaire ! Cette nouvelle est effectivement très particulière, et le langage parlé (pensé) est voulu. En cela, elle diffère des autres !

      A bientôt !

      Amanalat

  2. Neb dit :

    J’aime beaucoup! C’est vrai que le style de cette nouvelle ressemble moins au style habituel mais ça passe vraiment bien. Le début me fait penser à « L’extension du domaine de la lutte » (Houllebecq) sauf que tu es définitivement plus optimiste, ce qui n’est pas plus mal!
    A te lire…

    • Amanalat dit :

      Les contraintes provoquent une évolution du style ! Les contraintes empêchent de nous reposer sur nos lauriers ! C’est pour cela que dans l’écriture (dans l’art), c’est indispensable ! Mes prochaines nouvelles vont être un peu plus libre, mais je vais à mon avis très vite revenir dans les travers de me mettre des frontière (littéraire, hein, le l’aime bien, moi, l’espace schengen!)

  3. Camille dit :

    J’étais juste de passage, j’avais 2min devant moi, et j’ai décidé de lire juste le début de cette nouvelle. Finalement, j’ai été absorbé par l’histoire, je l’ai lu entièrement ainsi que toutes les autres nouvelles!
    Bravo encore Amanalat !

    • Amanalat dit :

      Merci beaucoup Camille ! J’espère que les prochaines te plairont tout autant ! (et te mettrons en retard sur ce que tu dois faire??)

      A bientôt !

  4. Ping : Ecriture | Pearltrees

  5. Carmen Barbato dit :

    Toujours aussi excellent!
    Quel plaisir de te lire et Quel suspense!
    Bises.C.

  6. sanchez dit :

    Bravo!!!! J’ai lu également très rapidement car au boulot mais il fallait que je lise jusqu’au bout…. Aujourd’hui c’est la journée de la femme alors après avoir fini je me suis demandé combien de femmes ont fait cette expérience un jour dans leur vie??

  7. Lola dit :

    Ah oui et aussi je voulais ajouter que j’adore vraiment le début 😉

  8. Lola dit :

    J’adore vraiment le style !! Super bien écrit 🙂
    Par contre, je me trompe peut-être, mais tu as écrit cette nouvelle en plusieurs fois, non ? Enfin, je veux dire, on sent les coupures et on sent que une certaine hétérogénéité dans l’écriture.

    • Amanalat dit :

      Bonjour Lola !

      Non non cette histoire a été écrite en une seule fois ! Cette hétérogénéité, ce côté décousu, est voulu, car la pensée de notre (anti) héros l’est tout autant ! Sur le blog, le seul écrit écrit en plusieurs fois est Eclat Funèbre, pour lequel j’ai rajouté il y a quelques semaines près de la moitié des vers…et je suis content que ça ne se voit pas !

  9. Conharr dit :

    Je me rappelle de celle la, en effet c’était il y a longtemps…

  10. Adrien dit :

    Alors celle-là, je l’adore !!! Tu progresses Amanalat, ça se ressent, tenu en haleine du début à la fin, encore ! Le scénario est aussi farfelu qu’il est saisissant ! Garde la voie.

    • Amanalat dit :

      Merci Odran – heu…Adrien ! Pour celle ci, j’ai vraiment cherché l’originalité ! D’ailleurs, je sais que lors de sa création, les gens étaient plus ou moins sceptiques…la nouveauté je suppose ! Mais content qu’elle soit appréciée, j’aime, comme tout le dis, ce côté farfelu ! A bientôt ! Amanalat

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