ESCALE

(pour lire le texte en PDF, c’est ici)

            Zone de transit. Les gens semblent l’avoir parfaitement compris. A peine le pied à terre qu’ils se ruent à renfort de chariots, d’escalators et de navettes vers une nouvelle porte d’embarcation et vers l’avion qui les projettera, enfin, à destination. Parfois la jonction n’est pas instantanée. Certains tentent alors de rattraper les fuseaux horaires en somnolant allongés sur trois sièges, en contorsion autour des accoudoirs métalliques. Pour les autres, le temps d’un café, d’un journal ou d’un roman et ils quittent cet endroit qui n’est qu’une partie du trajet.

            Chacun son truc. De mon côté je suis déjà arrivé à destination. L’avion suivant ne m’emmènera nulle part où je veux aller, je ne sais même pas où il atterrit. Les autres attendent pour partir, moi je t’attends.

            D’ailleurs qu’est ce que tu fous, bordel ? Ça fait bien trois heures que je m’arrache les ongles, à soustraire chaque instant qui passe à ceux qu’il nous reste à passer ensemble. En palliatif à ton absence, je t’imagine. D’abord dans ta tenue officielle de diplomate indienne que tu portes le plus souvent. Puis j’allège tes vêtements et t’habille à l’occidentale, avec ce pantalon de velours noir que j’aime. Puis je te dévêtis complètement. Mais le subterfuge ne prend pas : je sais très bien que tu seras encore plus belle que ça.

            Nous n’aurons que quelques heures. Comme d’habitude, ce sera trop peu.

Et comme d’habitude, nous allons jouer avec cette urgence. Au lieu de nous ruer l’un sur l’autre, nous prendrons calmement un café. Tu raconteras tes prochaines missions d’attachée culturelle aux ambassades, je parlerai de mon métier de commercial brésilien, mon attaché-case rempli de contrats prometteurs posé sur les genoux. On fera semblant de s’y intéresser même si l’on s’en fout éperdument. Et alors que chaque minute qui s’écoule rend les suivantes encore plus pressantes, on jouera le jeu jusqu’au bout. On articulera des phrases superficielles en retenant cette furieuse envie de se sauter dessus tandis que nos mots ne couvriront plus qu’en surface cette ardeur volcanique qui, lorsqu’elle explosera, nous fera jeter quelques pièces sur la table pour nous enfuir, trouver un recoin, n’importe où, n’importe quoi, arracher nos habits superflus et nous dévorer.

            Des mois d’absences, quelques heures de retrouvailles. Quelques instants en suspens qui m’arrachent, enfin, à ma vie au Brésil ankylosée entre la paranoïa maladive de ma femme et mon travail inintéressant. Puis une séparation couplée à la promesse d’une prochaine rencontre, nouveau pays, nouvel aéroport, nouvelle salle de transit, là où nos vols respectifs se croiseront encore une fois le temps d’une escale.

            Sept ans que je supporte ma femme pour la seule raison que le poste qu’elle m’a proposé dans sa compagnie pétrolière me permet de te voir. « Démarcher de nouveaux clients internationaux, promouvoir les produits de l’entreprise ». Si elle veut. Qu’elle m’envoie où elle le souhaite, Paris, Dubaï, Pékin, qu’elle me laisse simplement le choix du transit. Qu’elle vérifie mon téléphone et mes emails, qu’elle me surveille à mon départ, à mon arrivée, du moment qu’elle disparait en cours de route. La préparation de nos retrouvailles me permet de tenir ces mois tyranniques.

            Pour cela, aucun message, aucun appel. Simplement deux publicités d’agences de voyage que tu m’envoies avec un intervalle. Première annonce, troisième offre : ton prochain lieu de transit. La date de rendez-vous est celle du troisième voyage, seconde annonce. Tu arriveras à l’heure d’envoi de ton premier message et repartiras à celle du second. A moi ensuite de trouver le bon client avec la bonne escale au bon moment. Qu’importe si cela rajoute mille kilomètres au trajet et mille cinq cents Réaux au prix du billet. Ma femme ne le vérifiera même pas. Epouse étouffante, elle devient transparente en tant que supérieure hiérarchique. Elle s’est juste trompée sur l’aspect de ma vie à surveiller. En fait, c’est un peu grâce à elle que nous pouvons nous retrouver…

            Il y a cette fois où mon avion est arrivé en retard. Nous n’avons pu nous voir que quelques minutes, le temps d’un baiser anthropophage qui m’a autant vidé qu’une nuit entière à faire l’amour. Il y a cette fois où nous avons été chassés des toilettes par le service d’ordre. Il y a cette fois où le vol suivant a été annulé, nous offrant la journée ensemble, à savourer une pizza et un café, déambuler dans les zones Duty Free et regarder le soleil couchant à travers la baie vitrée. Et surtout il y a eu toutes ces fois, délicieusement répétitives, que nous avons toujours vécues avec la même ardeur. Une échappatoire transitoire où ma vie pouvait enfin s’apaiser. J’aurais tout donné pour préserver éternellement ces rencontres. Et je l’ai fait.

Mais cela n’a pas suffit…

                J’espère que tu ne t’es aperçue de rien. J’ai tout fait pour. Ma composition était parfaite, il faut dire que je connaissais bien mon rôle. Je pense avoir été convaincant, même si mon attaché-case est dorénavant rempli des journaux distribués gratuitement dans les avions. Ils ont remplacé les contrats lorsque ma femme m’a licencié l’année dernière dans la foulée de notre divorce, convaincue d’une aventure avec une fille que je ne connaissais même pas. Ma vie brésilienne auparavant maussade est devenue chaotique mais j’ai continué à jouer le jeu, organisant mes voyages en fonction des publicités que tu m’envoyais. Mon costume de travail est devenu un vrai costume que je n’enfilais que pour te rejoindre et faire mon numéro. Le reste du temps, je suis en T-shirt et je fais la plonge. Mon smoking repose près de l’attaché-case dans le taudis que je loue en banlieue de Rio. Ma vie s’est effondrée et j’ai tout fait pour te garder, préserver ces instants qui me permettent plus que jamais de respirer. J’ai sauvé les apparences et je me suis maintenu à elles aussi longtemps que j’ai pu.

                Mais la prochaine perquisition me privera définitivement de toit. Et les cinq chiffres de mon découvert refuseront l’achat du prochain billet d’avion. J’ai joué aussi longtemps que j’ai pu. On ne peut pas dire que j’ai perdu mais je dois tout de même abandonner. Et au fil des minutes que je passe à t’attendre, la crainte de te perdre vampirise mon désir de te voir. Il faudrait que je te dise la vérité, sale et corrosive et celle-ci va gangréner nos sept longues années de rencontres éphémères. Tu vas me reprocher de ne pas te l’avoir dit plus tôt, tu auras raison, et ces souvenirs idylliques vont soudain devenir écrasants de culpabilités. Mais je crois bien qu’il m’est impossible d’accepter cela, et qu’il n’y a qu’un moyen pour les préserver intacts. Pour cela, il me suffirait de me lever.

                Je me lève. Tu ne viens toujours pas. Peut-être arriveras-tu dans un instant, essoufflée, pour me sauter au cou. Peut-être pas. Depuis quelques secondes, cela n’a plus vraiment d’importance. J’ai jeté les journaux que contenait mon attaché-case dans la poubelle la plus proche et j’ai rejoint la porte d’embarcation inscrite sur mon ticket. Il ne reste qu’une heure avant que mon avion s’envole pour…voyons…le Kenya. Pourquoi pas. Dès mon arrivée, il faudra que je supprime mon adresse courriel. Fin du voyage. Des voyages.

                Décollage. C’est curieux. Je te laisse dans cette zone de transit avec sept ans de ma vie et j’ai déjà l’impression que tu n’étais qu’un rêve. Mais peut-être n’as-tu jamais été que cela. Après tout, je n’ai jamais vérifié si « Attachée Culturelle au sein des Ambassades » était un métier qui existait vraiment en Inde.

amanalat@hotmail.fr

Escale de Antonin ATGER est mis à disposition selon les termes de la licence Creative Commons Attribution – Pas d’Utilisation Commerciale – Pas de Modification 3.0 non transposé.

—————————————————————————————————————-

Et voici une fin alternative, proposée par Clémentine :

 

«

Mais cela n’a pas suffit.

Cette fois-ci tu n’es pas venue. J’ai attendu en vain à l’aéroport. Tout comme j’ai attendu en vain une nouvelle publicité d’agence de voyages. J’ai échafaudé mille théories plus ou moins plausibles pour expliquer ce silence. Avais-tu tout simplement perdu ton intérêt pour moi ? Ou alors l’explication était-elle plus rocambolesque ? Avais-tu été séquestrée par un homme qui n’aurait pas supporté de ne pas posséder toute ton âme ? Ou encore, ma femme avait-elle découvert la situation ? T’avait-elle menacée ?

Le temps passant, mon inquiétude augmentant, aucune nouvelle n’arrivant, j’ai totalement sombré dans cette dernière théorie. J’observais ma femme, essayant de comprendre comment elle avait découvert nos rencontres. Puis, ce fut sûr, c’était elle. Depuis des mois elle savait, elle avait échafaudé son plan machiavélique avec soin. Et elle t’avait contactée, menacée. Mais comment avais-tu réagi ? Non tu n’aurais pas cédé. Pas toi. Toi, si passionnée, si têtue. Tu m’avais donc donné un nouveau rendez-vous, selon le schéma habituel. Et là ma femme, qu’avait-elle fait ? Comment t’avait-elle stoppée ? L’idée s’imposa à moi comme une évidence. Elle t’a éliminée. Simplement supprimée. Alors, je suis devenu fou. J’ai rompu la règle, j’ai appelé l’ambassade indienne au Brésil, j’ai demandé de tes nouvelles. Malheureusement, ce n’est pas si simple d’obtenir des informations sur un ambassadeur…

N’y tenant plus, j’ai fait ma valise, et je suis parti. Parti faire le tour de chaque ambassade indienne, dans chaque pays. Et leur poser à tous la même question. Ma femme ? Je n’ai laissé aucun mot, rien ne pouvant expliquer les raisons de mon départ, pour qu’elle ne puisse se mettre entre nous à nouveau. Car je suis sûr, certain, qu’elle est la raison de ton absence. Je te retrouverai.

Quand je repense aux sentiments qui m’ont animés à l’époque, à l’inquiétude, à la passion, à l’impulsivité, je m’envie presque. J’envie cet ancien moi. Le moi actuel ? Il est vide. De retour au Brésil, et toujours marié. T’ai-je retrouvée ? Oui. Peut-être aurait-il mieux valu que ça ne soit pas le cas. J’aurais préféré passer ma vie à la poursuite de cette chimère, ma vie à m’inquiéter, ma vie à penser que ma femme était responsable, ma vie à te chercher. Mais je t’ai retrouvée. Et maintenant je sais. Je sais pourquoi.

»

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Concernant cette nouvelle :

Drôle d’histoire que la création de cette nouvelle ! Elle fut rédigée dans l’optique du concours de nouvelles « Quais du Polar » de 2010. Le thème, comme habituel, était « une rencontre ». Mais cette fois, étant en partenariat avec l’Aéroport Saint Exupéry (l’aéroport de Lyon), le lieu imposé était « rencontre dans un aéroport ».

En partant de ces contraintes là comme un cadre pour ma nouvelle, j’ai laissé trotter cette histoire plusieurs jours dans ma tête, en faisant absolument TOUT sauf écrire. Il faut dire, qu’à cette époque, je vivais au Japon, il était donc extrêmement facile de se changer les idées !

Au bout de quelques jours : toujours rien. Alors j’ai fais quelque chose que je fais souvent lorsque je suis en panne d’inspiration : je me suis ajouté ENCORE PLUS de contraintes, pour cadrer un peu mieux mes idées. Le sujet impose un début ou une fin d’histoire dans un aéroport? Qu’à cela ne tienne, je ferais dérouler TOUTE l’histoire.

Alors cette idée m’est venue à l’esprit : recréer, dans le huis clos d’un aéroport, les conditions d’une vie entière (voir le paragraphe « il y a cette fois… »). Ce principe et l’impératif d’une rencontre on fait naître l’histoire que vous avez dorénavant sous les yeux !

A bientôt !

Amanalat

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3 commentaires pour ESCALE

  1. Ping : STOPOVER | Amanalat, site littéraire.

  2. Carmen Barbato dit :

    Salut Antonin,
    How are you?
    Géniale idée que de lire 2 versions!!!
    Merci pour ces nouvelles qui m’interpelle.
    Bises et à…bientôt! Carmen.

    • Amanalat dit :

      Bonjour Carmen ! Heureux d’avoir de tes nouvelles !

      Content que cette initiative te plaise ! Si tu as quelques idées, d’autres fins, n’hésite pas aussi !

      Bises

      Antonin

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