La preuve par trois

Les deux hommes patientaient devant un Lavomatic dans lequel se croisait la jeunesse du quartier. Ce bâtiment avait, depuis longtemps, dépassé la simple fonction de nettoyer les vêtements et était devenu le centre vivant de cette banlieue. Certaines avaient une place, une fontaine pour point de rendez-vous. Ici, il y avait le Lavomatic. A l’heure des réseaux sociaux, il était un véritable forum dans lequel tous les sujets étaient abordés. La moindre information, la plus petite rumeur se propageait dans ce lieu au rythme des battements de tambour des machines.

Les deux hommes patientaient, mais ne rentraient pas. Ils ne se mêlaient pas au flux vivant de l’intérieur. Ils attendaient, justifiant leurs présences à l’extérieur en grillant cigarette sur cigarette. Parfois, sous prétexte de se protéger du vent, ils tournaient la tête en direction de l’intérieur du local que révélaient les grands murs vitrés. Les gens venaient, lavaient, parlaient, partaient, à l’exception d’un jeune homme. Seul, silencieux, il se contentait de fixer depuis trois quart d’heure déjà, dos à l’entrée, le contenu de sa machine.

Les autres arguaient, draguaient, lui regardait ses chaussettes passer et repasser en boucle, parfois disparaître le temps d’un tour ou deux, remplacé par une furtive manche de sweater. Un quart d’heure plus tard, à bout de paquets de cigarettes, les deux hommes se regardèrent d’un air étendu puis s’éloignèrent.

*

Mohammed ne bougea toujours pas. Il venait de voir que les deux hommes qu’il fixait dans le reflet de la vitre de sa machine depuis une heure s’éloignaient enfin. Il patienta encore quelques minutes, par principe, puis se risqua enfin à tourner la tête pour confirmer cette disparition. Personne.

Il arrêta la machine, qui était en mode séchage depuis bien trop longtemps et sortit les vêtements secs et brûlants, qu’il fourra dans un large sac en plastique, et sors. Au dehors, toujours personne. D’un pas rapide, il se dépêcha de rentrer chez lui, il n’était qu’à quelques centaines de mètres.

Il ne fit pas attention. C’est au premier tournant qu’il les percuta. D’un geste, il fut plaqué au mur, chacun tenant l’une de ses épaules.

« Je ne sais rien, cria-t-il.

  • Tu ne sais même pas ce qu’on va te demander, murmura calmement le premier homme.
  • Je sais très bien ce que vous faîtes, ajouta Mohammed d’un ton nerveux. Vous enquêtez sur le meurtre de Simon. Mon pote. » Il regard le premier homme. « Le pote de ton fils ». Il regarde ensuite le second et ajoute : « de ton neveu. Vous voulez savoir si j’y suis pour quelque chose.
  • Et tu y es pour quelque chose ? demanda le second homme, plus sec.
  • Non, bien sûr que non, fit Mohammed en gémissant presque. Pas plus que Jérémie, d’ailleurs. Je lui aurais jamais rien fait.
  • Pourtant vous ne vous voyiez plus en ce moment, reprit le premier. Vous étiez toujours fourré ensemble auparavant. Simon, mon fils Jérémie, et toi. Vous avez fait les quatre cent coups ensemble. Et certains coups plus graves que d’autres, d’ailleurs. Ça fait six mois que vous aviez coupé les ponts. Pourquoi ? »

Mohammed les regarda silencieusement. Il semblait incrédule, puis s’énerva soudain :

« Putain, Jérôme, j’ai coupé les ponts parce que j’en avais marre de ses embrouilles, à ton fils ! cria-t-il presque. Ça allait trop loin. Vous le saviez, quand même, qu’ils étaient pas nets, Jérémie et Simon ! Quelqu’un allait finir par mourir ! D’ailleurs…

  • Jérémie et Simon aussi avaient arrêtés, je te signale, fit sombrement Jérôme. Ça fait deux mois qu’ils essayent d’être clean. Alors ne les jugent pas.
  • Ouais, répondit Mohammed. Et maintenant Jérémie est accusé du meurtre de son ami. »

Les deux hommes, simultanément, se crispèrent.

« Mon neveu n’a rien fait, murmura le second homme en serrant les dents.

  • Arrête Charles, fit Mohammed en serrant les dents. Il est chez les flics en ce moment-même.
  • Il n’a rien fait, répéta Charles fermement et on va le prouver. Tu vas nous aider pour ça.
  • Comment ?
  • Tu retournes au Lavomatic, fit le second homme. Tous les jours. Je m’en fous si tu dois te rouler dans la fange pour avoir assez de vêtements sales, tu le fais. Et tu captes les rumeurs. Tout ce qui se dit, sur Simon, sur n’importe quoi, puis tu viens nous le dire.
  • Et moi, j’ai quoi en échange ? demanda Mohammed en se parant d’un semblant de volonté. »

Le second homme le regarda froidement. Silencieux, il sortit de sa poche un sac plastique remplis de pièces de monnaie.

« De l’argent pour les machines. »

*

Jérôme et Charles étaient dans leur voiture. L’ambiance était lourde, la conduite silencieuse, jusqu’à ce que Charles le brisa d’une phrase laconique :

« Qu’est-ce que tu en penses ?

  • Flippé. Pas assez pour faire coupable.
  • Et quel serait le motif ?»

Taciturne, Jérôme hésita.

« Je ne sais pas. Pas encore. Ils se sont engueulés, il y a six mois. Il faut connaître la raison de cette engueulade. A partir de là on saura si on peut avancer ou non

  • On n’a pas beaucoup de temps, dit Jérôme d’un ton tendu. Mon fils est en garde à vue pour un meurtre qu’il n’a pas commis et je ne vais pas pouvoir supporter cette situation très longtemps…  vu comme la police l’a dans le nez, il faut se dépêcher.
  • Pas besoin de me le rappeler ! hurla presque Roger. Je connais parfaitement la situation, figure toi. Ce n’est pas mon fils, mais c’est tout comme, et tu le sais. »

Le silence revint et ce fut, cette fois, au tour de Jérôme de le briser :

« Quand je pense à tout ce qu’on a fait pour qu’il s’en sorte… qu’il puisse avoir une nouvelle vie… et maintenant il risque de partir en prison… »

Charles posa une main fraternelle sur l’épaule de Jérôme, et dit :

« On trouvera le bon coupable. On fera tout pour innocenter ton fils, je te le promets.»

*

Lorsque Samantha leur ouvrit, elle semblait encore plus émaciée qu’auparavant, alors qu’ils s’étaient vu il y a vingt-quatre heures. Une embrassade chacun, longue. Puis, comme à chaque fois, elle les enjoignit à prier. Roger n’est pas chrétien, Jérôme n’est pas croyant, ils enlevèrent néanmoins manteaux et vestons qu’ils posèrent à l’accueil et, tandis que Samantha quitta la pièce pour aller chercher un cierge, ils s’agenouillèrent dans la petite pièce dans laquelle elle passait ses journées depuis la découverte du cadavre de son fils.

Cierge allumée, ils restèrent silencieux un instant, joignant leurs mains dans une prière commune. Samantha, les yeux clos, murmurait des phrases intelligibles qui la faisaient frissonner. Au bout de dix minutes, elle ouvrit les yeux. Elle semblait plus apaisée. Elle se leva, éteignit le cierge d’un doigt humecté de salive, et leur demanda :

« On recommence. Comme tous les soirs. Récapitulez tout ce qu’on sait. N’épargnez aucun détail. Je suis prête. Partez du principe que je ne connais pas la victime.

Jérôme s’éclaircit la voix et commença :

« Simon Kraponne a disparu il y a près d’une semaine. Au début, les autorités pensaient à une fugue et une première enquête a été menée. Mais la découverte de son… (Jérôme hésite, mais Samantha insiste du regard) corps, il y a trois jours, dans la forêt de Beaudieu, par un chien domestique, nous prouve qu’il a été assassiné de deux balles tirées à bout portant. L’autopsie révélera que le meurtre a eu lieu le jour exact de sa disparition et qu’il s’est déroulé dans la forêt. Le corps n’a pas été amené jusqu’à la forêt. Il semblerait que Simon s’y soit rendu de son plein gré, puisque il n’y a aucune trace de lutte. »

Charles prend le relais :

« Cet événement est à mettre en relation avec ce que tu nous as précisé par la suite. Une journée avant sa disparition, tu as eu le sentiment que quelqu’un s’était infiltré chez toi. Juste une impression, rien de plus. Comme rien n’avait été volé ni déplacé, tu n’y as plus prêtée attention… jusqu’à la disparition de ton fils. Voilà tous les éléments dont nous disposons.»

Samantha regarda Jérôme droit dans les yeux et lui demanda :

« A présent, fait la liste des suspects, s’il te plait. Et n’en oublie aucun. »

Jérôme le fixa un instant, lui aussi, puis baissa les yeux.

« Le suspect principal est mon propre fils et le neveu de Charles, Jérémie Guel. Il est actuellement en garde à vue. Il n’a aucun alibi car au moment supposé des faits, il traînait dans la rue. Quant au mobile, le quartier savait qu’il y avait des tensions entre ton fils et le mien depuis plusieurs semaines, mais personne n’en connaissait la raison. » Il leva les yeux. « Moi non plus. »

Il laissa passer un nouveau silence, puis continua.

« Mais je sais que mon fils n’est pas un meurtrier. Je le sais. C’est pourquoi avec Charles, nous faisons une contre-enquête, en parallèle de la police qui semble bien pressée de tout coller sur le dos de mon fils.

  • Parmi les autres suspects, reprit Charles, il y a Mohammed. Le troisième élément du trio qu’ils formaient depuis des années. Cela faisait des mois que Mohammed avait pris ses distances avec les autres, sans que, encore une fois, on n’en sache la raison. Mais là encore, on ne le lâche pas et on finira par savoir. Il reste donc encore beaucoup de zones d’ombres dans cette histoire. Il y a encore beaucoup de protagonistes, que nous ne connaissons pas. »

Ensemble, ils regardèrent Samantha. Puis Jérôme conclu :

« Voilà tout ce que nous savons pour le moment. Mais je te promets que nous n’abandonnerons pas tant que la vérité ne sera pas faîtes sur cette affaire. »

Ils saisirent chacun une des mains de Samantha, qui les serra :

« A nous trois, nous apporterons la preuve que mon fils n’est pas un meurtrier. Et nous révélerons le véritable coupable. »

*

Une semaine s’écoula sans aucune nouvelle information. Chaque jour, Charles et Jérôme attrapait Mohammed à la sortie du Lavomatic, qui ne leur apportait rien de nouveau mais qui précisait que son stock de pièces commençait à sérieusement fondre. Chaque soir, ils allaient voir Samantha et, après une prière commune au cours de laquelle elle semblait mettre de plus en plus de ferveur, ils faisaient un nouveau bilan de l’avancée – ou plutôt, de la non-avancée – de leur enquête à trois. La garde à vue de Jérémie s’était prolongée, prolongée, puis il rentra chez lui avec interdiction de quitter le territoire. Il savait bien que ce n’était pas encore fini.

Puis, un samedi soir, vers deux heures du matin, le téléphone de Jérôme sonna. Samantha. D’une voix endormie, alors qu’il dormait à peine, Jérôme répondit :

« Quoi ?

  • J’ai quelque chose de très important à vous dire, fit Samantha. Venez vite. Ça concerne l’enquête. Et sa résolution. »

Nerveux, Jérôme réveilla Roger, qui dormait sur le canapé. Ils prirent tout ce qu’ils devaient prendre et partirent en voiture, dans un silence de mort, jusqu’à l’appartement de Samantha.

Quand celle-ci les accueillit avec les vêtements de la veille, comme si elle n’avait pas dormi. Elle leur fit, à nouveau, une embrassade dont la durée les gêna tous les deux.

« Merci d’être venu aussi vite. Vous verrez, vous ne le regretterez pas.

  • Qu’est-ce que tu voulais nous…demanda Roger. »

Samantha les interrompit d’un geste.

« Avant tout, il faut prier.

  • Vraiment ? demanda Jérôme d’un ton irrité. A deux heures du matin aussi ?
  • Très important. »

En hésitant, ils défirent leur manteau et leur veston, qu’ils posèrent à l’entrée. Ils entrèrent dans la pièce qui semblait contenir de plus en plus de crucifix, et Samantha partit chercher un cierge neuf, qu’elle posa sur un autel miniature qui était arrivé en cours de semaine. Ils se mirent côte à côte et, mains jointes, restèrent ainsi durant presqu’une heure. Aucun bruit, à part quelques voitures égarées, n’interrompait le silence de cette prière dans laquelle les paroles de Samantha ressemblaient à des babillages de plus en plus confus.

Après une éternité, elle se leva enfin et dit :

« Qu’est-ce que tu voulais nous dire ? demanda Jérôme.

– Je pense avoir résolu l’énigme, dit calmement Samantha.

  • Tu veux dire que tu sais qui a… tué Simon ?
  • C’est plus compliqué que cela, fit Samantha d’un air absent…
  • Plus compliqué ? Qu’est-ce que tu…
  • Pas ici.
  • Pas ici ? »

Le regard de Samantha se posa sur eux, mais semblait les traverser

« Il faut aller dans la forêt. Là où tout a commencé.

  • Tu veux aller dans la forêt de Beaudieu, à deux heures du matin ?
  • J’ai quelque chose à vous montrer là-bas. »

Ils montèrent à trois dans la voiture de Jérôme et, dans un silence lourd, se dirigèrent à la forêt. Puis, marchèrent entre les arbres, guidés par Samantha qui semblait savoir résolument où elle allait.

« On s’éloigne du lieu du crime, remarqua Roger.

  • Je sais, fit Samantha. Je ne vais pas à cet endroit. »

Au bout d’un moment, enfin, ils s’arrêtèrent. Un léger vent faisait bruisser les dernières feuilles d’automnes. Samantha se tourna vers eux et, dans cette presque obscurité, ils étaient dans l’incapacité de traduire l’expression qui traversait son visage.

« Je n’ai pas résolu le meurtre, dit-elle simplement »
Roger et Jérôme se regardèrent.

« Qu’est-ce que tu racontes ?

  • Je n’ai pas résolu le meurtre et je suis persuadée qu’on ne le résoudra jamais. Si je vous ai amené ici, c’est que je voulais vous dire autre chose. »

Elle prit une grande respiration et ferma les yeux. Elle semblait prier à toute vitesse, en silence puis, d’un coup sec, dit :

« Je vais accuser Jérémie Guel. »

Jérôme la regarda en silence, incrédule, puis lui dit :

« Qu’est ce que tu racontes ? Pourquoi tu fais ça ? Tu sais très bien que…

  • Qu’il n’est pas le coupable ? Peut être. Peut être pas. On ne saura jamais et désormais, pour moi, ce n’est pas le plus important. »

Elle les regarda en silence.

« Ce que je sais, par contre, c’est que je veux un coupable. Avec la disparition de mon fils, ma vie est détruite. Je n’ai plus aucun but. Je n’ai plus rien. Il me faut un coupable à mettre derrière les barreaux, sans quoi je sais que je ne pourrais jamais aller de l’avant. Peu importe lequel, au fond, puisque mon fils ne reviendra jamais…

  • Tu serais donc prête à accuser un innocent pour satisfaire ce besoin ? Même mon propre  fils ? »

Samantha le regarda en silence, puis dit :

« Sans l’ombre d’une hésitation. C’est le coupable le plus probable, et son inculpation tient à peu de choses. Il suffit que je raconte à quel point les tensions étaient importantes entre ton fils et le mien, pour que la balance penche. »

Elle claqua des doigts, comme mue par une idée nouvelle :

« Tiens ! Je pourrais aussi dire que vous m’avez menacé de ne rien dire, c’est pourquoi j’ai attendu tout ce temps, transie d’angoisse, avant de tout avouer. »

Jérôme et Charles se regardèrent un moment.

« Je suis vraiment désolé, Samantha, mais je ne pourrais pas te laisser faire cela.

  • Ah bon ? demanda Samantha. Et qu’est-ce que tu peux faire pour m’en empêcher ? »

Il soupira, lourdement, comme s’il avait des difficultés à respirer. Puis il sortit l’arme qui se trouvait dans la poche intérieure de son manteau et le pointa dans la direction

« Je serais prêt à tout pour mon fils. »

Samantha le regarda. Elle ne semblait pas effrayée du tout. Les ombres dessinées sur son visage lui donnaient une impression extatique.

« Tu ferais mieux de tirer, Jérôme. Je ne reviendrais pas sur ma décision.

  • Je suis désolé… dit commença Jérôme, qui tremblait de plus en plus.

Samantha baissa la tête et commença à murmurer…

« Juste… »

Jérôme leva légèrement son arme et attendit :

« Avant de tirer, est-ce que tu peux me dire… est-ce que tu sais des choses que tu ne m’as pas dit sur mon fils ? »

Charles regarda Jérôme en silence.

« Oui… »

Samantha fixa le sol. Son expression resta impossible à traduire. Puis, calmement, elle dit :

« C’est vous, n’est-ce pas ?

  • Tu savais ? demanda Jérôme.
  • Je m’en doutais, mais je voulais avoir la certitude avant de mourir. Pourquoi ? »

Comme Jérôme ne parvenait plus à continuer, Charles prit la parole.

« Ton fils voulait tout révéler, Samantha. Lui, Mohammed et mon neveu avaient fait un sacré paquet de conneries. Ils avaient même réussit à se dégoter une arme chacun, la même, un semi-automatique. Ils étaient allés vraiment loin. Mais Mohammed avait décidé de se ranger, et ça les avait convaincu de faire pareil. Se calmer. Reprendre les études. Filer droit. Sauf que ton fils avait décidé qu’il fallait d’abord tout avouer. A cause de la religion. Une histoire de rédemption, je ne sais pas. Tous les larcins. Tu imagines ? Avec ce qu’ils ont fait, ils auraient finis au trou. Marqués à vie. Comment tu veux t’en sortir ensuite, avec un casier judiciaire comme ça ? Il fallait l’en empêcher et le plus vite possible. Alors on a décidé de… de régler le problème. Je savais où il cachait son arme chez lui, car Jérémie était au courant et me l’avait dit. Je me suis infiltré chez vous et j’ai enrayé l’arme. Au cas où les choses tournent mal quand on déciderait de…

« Il ne s’est pas méfié, quand on lui a dit de venir, continue Charles. Il n’a même pas pris son flingue, finalement. On lui a dit de venir dans la forêt pour parler au calme et….on a fait ce qu’on devait faire. On ne pensait pas que le corps serait découvert aussi vite, par un clébard à l’odorat un peu trop fin. Et mon gamin a tout de suite été suspect, avant qu’on ait eu le temps de lui trouver une histoire plausible pour justifier son absence le soir de la disparition.

«  Alors, termine Samantha, vous avez décidé d’ « enquêter » sur le meurtre que vous avez-vous-même effectué. Ce que vous vouliez, n’était pas de trouver le véritable coupable, puisque c’était vous. Il fallait trouver un coupable. Assez crédible pour déculpabiliser Jérémie.

  • Tu as tout compris, fait Jérôme. Il nous fallait trouver un nouveau coupable et un nouveau mobile. Je suis sûr qu’en creusant la piste de Mohammed, on aurait pu trouver. »

Jérôme commença à trembler.

« Tu n’aurais pas pu attendre un peu plus ? Rien qu’un peu plus ? Pourquoi est-ce qu’il a fallu que tu nous fasses ce numéro maintenant ? Tout aurait été réglé, Mohammed aurait tout pris. Qu’est ce qui t’a mis sur la voie, d’ailleurs ?

« Mohammed, justement, fit Samantha. Il est venu me voir. Il a suivi votre recommandation à la lettre, il a écouté les rumeurs du Lavomatic. Une, surtout, l’a interpelée. On vous aurait vu discuter à plusieurs reprises avec mon fils, les jours précédents sa disparition.

«  Bien sûr, il a jugé plus sage de me rapporter cette discussion directement à moi. C’est alors que j’ai commencé à réfléchir différemment. A me dire que, finalement, le coupable n’était peut-être pas Jérémie ou Mohammed. Mais vous.

« Mais il me fallait trouver la preuve ultime. Ou un aveu. C’est pour cela que je vous ai fait venir ici et que je vous ai poussé à bout. Pour vous faire avouer. Et voir si après avoir tué mon fils, vous pourriez faire de même avec moi.

  • Et maintenant que tu sais ? demanda Jérôme d’un ton sec.
  • Maintenant, je peux m’en aller apaisée. »

Jérôme leva à nouveau l’arme qui tremblait, mais pointait directement Samantha. Pour briser le silence pesant, Charles demanda soudain:

« Tu veux faire une dernière prière avant, Samantha ? »

Elle leva les yeux vers la cime des arbres mais Dieu ne fit….

Click

Jérôme regarda son arme, interloqué. Il appuya une nouvelle fois sur la détente : click.

Samantha quitta les cimes des arbres des yeux pour les baisser vers les deux hommes :

« Il y a un élément que je ne vous ai pas encore précisé, dit-elle. Lorsque Mohammed est venu me parler, il m’a aussi montré la cachette de l’arme de Simon. En la sortant, il a constaté que quelque chose n’allait pas : elle était enrayée. »

Elle fit en premier pas dans leur direction.

« C’est là que j’ai compris. Quelqu’un s’était bel et bien infiltré dans mon appartement la veille de la disparition de mon fils. Cette personne n’avait rien déplacé, rien volé. Elle a simplement enrayé l’arme de mon fils. C’était donc forcément une personne qui connaissait cette cachette. Soit Mohammed, soit Jérémie… soit quelqu’un à qui il aurait parlé. »

Elle les désigna l’un et l’autre du doigt.

« Soit le père de Jérémie, soit son oncle.

  • Mais… comment… commença Charles
  • J’ai souhaité que l’on prie pour une raison très simple, ce soir. Lorsque je suis sortie de la pièce, je n’ai pas fait que chercher le cierge. J’ai vérifié que vous aviez bien pris une arme. Comme vous ne pouviez pas la cacher sur vous sans que je la voie, elle devait être dans votre manteau. Celui que vous avez laissé à l’entrée. Ce fut la preuve définitive de votre culpabilité.»

Elle regarda de nouveau l’arme que Jérôme pointa toujours sur elle.
« Je savais que c’était celle qu’avait achetée Jérémie au marché noir. Celle qui avait tué mon fils. Je l’ai remplacée par la sienne, que tu tiens dorénavant dans ta main. Qui est exactement la même. Sauf qu’elle est enrayée ».

Elle fit un nouveau pas dans leur direction :

« J’ai dit que je partirai apaisé. Je ne voulais pas dire que j’allais mourir. Pas tout de suite.»

Elle s’avança d’un premier pas et sortit de son manteau une arme. L’exacte réplique que celle qu’avait Jérôme à la main.

« Cela veut dire que je vais partir de cette forêt, apaisée, avec votre propre voiture. »

Jérôme commença à crier :

« Putain, Samantha, fait pas ça ! Je sais que ce que l’on a fait est tragique. Mais on l’a fait car c’était nécessaire. On voulait que mon fils s’en sorte. Qu’il ait un nouveau départ dans la vie. Tu comprends, non ? Tout ce qu’on a fait, c’est pour amour pour mon fils !

  • Je sais, répondit Samantha et, calmement, elle pointa son arme vers lui.
  • Tu vas le faire ? Tu vas vraiment le faire, fit Charles, transit d’angoisse ? Attend… attend… t’es chrétienne, non ? La compassion, le pardon, c’est important pour toi ! Il dirait quoi, Dieu, s’il te voyait. Tu ne penses pas que s’il pouvait, il agirait ? Samantha, merde, pense à ça ! Ton Dieu, il ferait bien un geste pour te dire d’arrêter, non ? »

Samantha les regarda en silence. Elle leva les yeux vers la cime des arbres mais Dieu ne fit pas un geste dans sa direction.

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Retour au polar avec cette nouvelle nouvelle ! Pour la petite info, elle fut écrite dans le cadre d’un concours (non remporté), organisé par l’association « Paris Polar ». Les contraintes, intéressantes, étaient que l’histoire devait avoir pour phrase de début :

« Les deux hommes patientaient devant un Lavomatic dans lequel se croisait la jeunesse du quartier. « 

Et comme fin :

« Samantha les regarda en silence. Elle leva les yeux vers la cime des arbres mais Dieu ne fit pas un geste dans sa direction. »

Entre les deux, le chemin était libre… voilà donc celui que j’ai tracé !

Au plaisir d’avoir votre retour sur ce texte.

Amanalat

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