L’étincelle (micro-nouvelle)

dessin_letincelle.jpgUne seconde, à peine. Une étincelle et je n’est plus, je suis nous. Une conscience commune.

Je suis Ahmed, Benjamin, Chrystelle, Dolorès, Eiwong. Fleure adolescente, homme mûr, vieux chêne, la folie, les regrets, la sagesse. Je suis elle, lui, toi, eux. Je suis dynamique, passive, menteur, iconoclaste et pieu, amoureuse et triste. Je brasse des millions et fais la manche. Je joins mes mains en prière, me tourne vers la Mecque et psalmodie le Talmud. Je rêve de gloire, d’un crédit, d’amour, de manger à ma faim, de paix, de poésie et d’être enceinte. J’ai peur de mourir, de vivre, de parler à Jérémie de la Terminal S, du noir et de vieillir. J’aime le Népal, ma mère, les macarons, mes enfants et la pluie sur les vitres.

Même cette étincelle, je l’aime, dans cette gare où nous relions nos aspirations, nos inspirations, nos respirations, le temps d’un souffle. Cette étincelle qui sera explosion dans une seconde, à peine. Désormais nous savons que je suis nous, nous sommes un. Un jour, le monde entier saura et nous serons ensemble face aux loups solitaires.

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La nudité à l’écran

Ah, la nudité !
Ce truc que tout le monde possède sous ses vêtements, qui nous accompagne toute notre vie, et qui fait pourtant vendre à peu près n’importe quel objet, de la cafetière au sac de riz et, parfois, des sous-vêtements.
Et comme n’importe quoi d’autres, la nudité fait vendre des films. Beaucoup.
Mettons directement de côté les films pornographiques et érotiques plus ou moins soft, plus ou moins élaboré, bien qu’ils soient une grande, grande partie de tous les films existants sur la nudité. Mettons les de côté car ici, le but est assumé : exciter, de manière plus ou moins fine, plutôt moins que plus.
Revenons sur les films dit « conventionnels », ceux qui passent aux cinémas, à la télé aux heures décentes, ceux dont on parle plus facilement lors d’une conversation autours d’un café.
Dans ces films, il y a trois raisons de mettre de la nudité :
La première est de servir un propos particulier dans un film. Avec sa sœur généralement proche appelée « sexualité », la nudité souligne une émotion, une ambiance, fait avancer l’histoire. La nudité est un outil narratif pertinent. C’est l’évolution de la relation des deux héros de « Lust Cushion« . C’est la libération sexuelle dans le Paris des années 70 dans « the Dreamers« . C’est l’intensité non conventionnelle de la passion des protagonistes de l' »Empire des Sens« . C’est la solitude du héros de « Shame« , seul avec son corps.
Dans ces cas, la nudité sert à quelque chose, et surtout, la scène marcherait moins bien sans elle. Dans les « Poupées Russes« , de Céric Klapish, Romain Duris va courir nu dans Paris pour retrouver son aimée, nue elle aussi. La situation est particulièrement absurde, renforcé par cette nudité et les regards inquiets que Romain Duris envoie à droite et à gauche. Rajoutez ne serait ce qu’un caleçon, l’absurdité est moins important, la scène moins pertinente. D’où l’importance de cette nudité.
La deuxième raison est de mettre la nudité comme un acte de revendication sociale, dans des pays où généralement, elle est encore taboue, soumise à la censure. C’est, d’une certaine manière, encore le cas aux Etats Unis, qui perdent leur latin dès qu’une chanteuse montrent un bout de sein (involontaire). C’est, d’une certaine manière encore, l’empire des sens au Japon. C’est le film « Femme Ecrite », qui a fait polémique au Maroc. Ici, la nudité dépasse le cadre de l’histoire en temps que tel pour s’inscrire dans une réalité sociale.
Et puis, il y a une dernière raison de mettre de la nudité à l’écran : montrer qu’on est capable de mettre de la nudité. Montrer qu’on est des fous, de sacrés rebelles, des sans-tabous, mais dans un contexte où le faire n’est pas un immense acte de bravoure. Par exemple, je trouve qu’il y a beaucoup, beaucoup d’exemple de cette nudité inutile dans le cinéma français.
Ici, la nudité d’un acteur, d’une actrice, n’est pas là pour souligner un propos, mais pour enlever une couche de vêtement, montrer qu’on est capable de mettre une paire de seins, un bout de fesse et, pourquoi pas, intégrer ce passage dans la bande annonce pour faire vendre. C’est l’héroïne de « Five » sous la douche, puis quelques secondes après, avec sa blague sur sa « raie ». C’est Déborah François qui se dénude à la fin du film de « Populaire » (d’accord, il y a une scène d’amour après, mais comme la suggestion s’arrête spécifiquement après cette semi nudité, on sent bien que le réalisateur ne s’est pas arrêté à ce moment au hasard). C’est Louise Bourgoin qui lit son courrier dans son bain, dans « Adèle Blanc-Sec« . Car oui, bien sûr, ce cas de figure concerne particulièrement les femmes.
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La nudité à l’écran ne doit pas être tabou. Mais montrer un corps nu sans aucune autre raison que de prouver qu’on peut montrer un corps nu prouve au contraire que la nudité n’est pas encore désacralisé, que le tabou existe encore. Et généralement, une telle scène nous arrache du film, car ce passage semble forcé et ne cadre pas avec le reste du film, tel un placement produit qui nous rappelle que le film n’est pas forcément une fin en soit, mais un moyen de vendre un objet, une femme-objet. Le réalisateur semble faire une pause dans son propre film. Avant la suite, une page de viande.
On se gausse souvent des films américains qui font dormir les filles avec un soutien gorge. C’est normal, c’est absurde, irréaliste et ça nous rappelle que le film est soumis au regard extérieur et à la censure. Encore une fois, ça nous arrache à l’histoire. Mais montrer de la nudité là où ce n’est pas nécessaire, c’est pareil, dans l’autre sens. C’est jouer, encore, avec ce tabou. C’est tout aussi absurde, ça continue de mettre le corps sur un piédestal et empêche de considérer la nudité pour ce qu’elle est vraiment : un outil comme un autre pour raconter une histoire, souligner une émotion, appuyer une situation.
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La preuve par trois

Les deux hommes patientaient devant un Lavomatic dans lequel se croisait la jeunesse du quartier. Ce bâtiment avait, depuis longtemps, dépassé la simple fonction de nettoyer les vêtements et était devenu le centre vivant de cette banlieue. Certaines avaient une place, une fontaine pour point de rendez-vous. Ici, il y avait le Lavomatic. A l’heure des réseaux sociaux, il était un véritable forum dans lequel tous les sujets étaient abordés. La moindre information, la plus petite rumeur se propageait dans ce lieu au rythme des battements de tambour des machines.

Les deux hommes patientaient, mais ne rentraient pas. Ils ne se mêlaient pas au flux vivant de l’intérieur. Ils attendaient, justifiant leurs présences à l’extérieur en grillant cigarette sur cigarette. Parfois, sous prétexte de se protéger du vent, ils tournaient la tête en direction de l’intérieur du local que révélaient les grands murs vitrés. Les gens venaient, lavaient, parlaient, partaient, à l’exception d’un jeune homme. Seul, silencieux, il se contentait de fixer depuis trois quart d’heure déjà, dos à l’entrée, le contenu de sa machine.

Les autres arguaient, draguaient, lui regardait ses chaussettes passer et repasser en boucle, parfois disparaître le temps d’un tour ou deux, remplacé par une furtive manche de sweater. Un quart d’heure plus tard, à bout de paquets de cigarettes, les deux hommes se regardèrent d’un air étendu puis s’éloignèrent.

*

Mohammed ne bougea toujours pas. Il venait de voir que les deux hommes qu’il fixait dans le reflet de la vitre de sa machine depuis une heure s’éloignaient enfin. Il patienta encore quelques minutes, par principe, puis se risqua enfin à tourner la tête pour confirmer cette disparition. Personne.

Il arrêta la machine, qui était en mode séchage depuis bien trop longtemps et sortit les vêtements secs et brûlants, qu’il fourra dans un large sac en plastique, et sors. Au dehors, toujours personne. D’un pas rapide, il se dépêcha de rentrer chez lui, il n’était qu’à quelques centaines de mètres.

Il ne fit pas attention. C’est au premier tournant qu’il les percuta. D’un geste, il fut plaqué au mur, chacun tenant l’une de ses épaules.

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Le rêve américain

« Je veux vivre le rêve américain ! »

C’était une nuit comme les autres, c’est-à-dire courte et peu réparatrice. Chaque jour depuis cinq ans, j’avais le sentiment de me réveiller plus usé que la veille. Une simple éraflure mentale, rien de plus, mais qui s’accumulaient aux autres et m’alourdissait davantage.

Cette nuit-là, pour apaiser nos corps usés, Betty et moi tentions de faire l’amour. Elle était fourbue de ses heures de nettoyage et la douleur lancinante qu’elle avait dans le dos lui faisait plus mal qu’hier, moins que demain. Je caressais son corps que je ne sentais presque plus sous mes mains calleuses. Je tentais d’imaginer la douceur de sa peau que j’avais l’impression d’écorcher. Betty, elle, semblait ailleurs, perdue dans un demi-sommeil, à la recherche de son plaisir perdu.

Puis je me suis mis à parler. Pourquoi cette nuit-là, plutôt qu’une autre, je n’en sais rien. Peut-être était-ce le fait de voir cette beauté endormit se flétrir depuis cinq ans. Peut-être voulais-je me prouver que rien, encore, n’était perdu.

« Je veux vivre le rêve américain ! »

Betty ouvrit les yeux. Ma phrase avait agi comme un couperet, tranchant sa somnolence. Elle cru tout d’abord que je me moquais cyniquement d’elle, de nous, de notre misérable situation. Puis elle comprit que j’étais sincère et son regard se durci. Furieuse, elle se redressa et explosa :

« Tu te fous de moi ? »

Je ne me foutais pas d’elle. D’un geste énervé, elle désigna le misérable appartement dans lequel nous survivions depuis toutes ces années.

« Il est là, ton rêve américain ! Ça ne te suffit pas ? Ça fait cinq ans qu’on y est jusqu’au cou, dans ton rêve américain. Depuis qu’on a fait la connerie de quitter notre pays ! »

Je savais tout cela, bien sûr. Nous étions partis plein d’espoir. Betty, ma femme, rêvait d’être actrice. Elle comptait subjuguer l’Amérique et finir, soyons fous, à Broadway. Moi, j’aurais été son manageur. Je me serais battu bec et ongles avec les producteurs pour qu’ils voient, eux aussi, ce que je voyais en elle. En décollant de chez nous, nous avions la tête perdu dans les nuages… puis nous avons atterri. Non seulement nous nous sommes retrouvé les pieds sur terre, mais nous avons vite ployé pour nous mettre à genoux.

Betty voulait brûler les planches ; elle se contente de les laver tous les soirs, après fermeture. Moi, son producteur, je comptais nous emmener au sommet. Le sommet, j’y suis tous les jours : je lave les carreaux des gratte-ciels, suspendu dans le vide.

Nous avions pourtant gardé espoir. On se disait que ces boulots n’étaient que temporaires. Le passage obligé. Le rite initiatique pour accomplir son rêve américain. Elle continuait de se produire sur scène, devant quelques curieux. Je rencontrais toujours des producteurs. Mais si nos corps étaient en action, nos cœurs ne l’étaient plus. Betty ne parvenait pas à séduire son public. Elle avait l’impression de ne pas pouvoir capter l’essence des américains, leurs humeurs et leur humour. Elle voulait se rapprocher d’eux dans le rire, elle ne voyait que des différences de culture insurmontables. De mon côté, ma conviction diminuait à chaque claquement de porte d’un producteur. Je n’y croyais plus. Voulant faire bonne impression, dans mon costume trois pièces, je ne pouvais pas m’empêcher de me rappeler que j’avais passé la journée en altitude à nettoyer des fientes d’oiseaux et je savais au fond de moi que l’illusion ne marcherait pas. Ils verraient à travers moi. Ils renifleraient la merde que je décrassais.

Semaine après semaine, à chaque fois que je passais mon chiffon sur les vitres, à chaque fois qu’elle passait son balai sur le plancher, nos espoirs s’amenuisaient, s’épuisaient, se vidaient de leur substance, et notre rêve américain n’était plus qu’un état de veille permanent dans lequel nous vivotions, au quotidien.

Aujourd’hui, nous n’avons plus rien. Betty n’a plus d’inspiration, je n’ai plus la foi. Nous n’avons plus que nous deux, mais le rêve qui nous liait autrefois n’est plus qu’un accord tacite, une règle primaire de survie. Ensemble, nous tiendrons plus longtemps. Aujourd’hui, ma femme a l’impression de n’être plus qu’une coquille sur le point de se briser. Alors elle se referme. Se durcit. Elle espère qu’ainsi, elle sera un peu plus résistante.

C’est ce que j’ai vu, cette nuit-là, lorsque je passais ma main rêche sur sa peau. Je voyais les dégâts de ces cinq années d’affront permanent, les marques de ce fer rouge et invisible. Je voyais la femme de ma vie dépérir, la flamme de ma vie s’éteindre. Une dernière lueur m’est apparue. Lueur du désespoir, peut-être, mais je ne pouvais désormais plus voir qu’à travers elle. C’est elle qui m’a fait dire :

« Je veux vivre le rêve américain. »

J’ai attendu que mon amour se calme, puis j’ai continué :

« Tu ne m’as pas compris, dis-je en tentant d’adoucir ma voix. Je veux vivre le rêve américain. Pas celui auquel on court depuis cinq ans. Je veux le vrai rêve américain. Celui qui n’existe pas.
–          Je ne comprends pas, a fait Betty, incrédule. Tu veux vivre… une chimère ?
–          Oui. Je veux vivre ce ramassis de clichés qu’on entasse sur les Etats-Unis au moins une fois.  Si je dois abandonner tous mes rêves, je veux au moins vivre celui-là. Maintenir l’illusion. Nous dire qu’au moins une fois, nous l’avons fait. Ensuite, je pourrais me résigner à une vie sans lueur. Mais au moins, je n’aurais plus de regrets. »

Après l’étonnement, la colère, l’incrédulité, l’expression que je souhaitais est enfin arrivée sur le visage de mon amour : la curiosité :

« Mais… tu veux quoi, alors ? »

Je l’ai fixé avec tendresse, j’ai pris une grande respiration, et j’ai déclamé d’une traite :

« Je veux une décapotable sur la nationale 66. Je te veux à ma droite, une Philips Morris dans la main gauche, une route infinie et un soleil couchant en face, un rétroviseur qui nous montre le chemin déjà parcourut. Je veux des stations essences perdus dans le paysage. Des buissons roulant sur le sol. Je veux des troupeaux de vaches poursuivis par des cow-boys. Je veux des Zone 51. Et nous deux, je veux qu’on soit tout cela à la fois. Au moins une fois dans notre vie, voir toutes les chimères que ce pays peut nous offrir.»

Puis, la fixant droit dans les yeux, j’ai conclu :

« On ne peut pas vivre le rêve américain. Mais est-ce qu’on peut au moins rêver l’Amérique ?
–          Tu voudrais que toutes nos économies partent dans une … illusion ? »
A mon tour, je désignais notre appartement.

« Regarde autour de nous, ma belle. Est-ce que ça, ça te semble réel ? Est-ce que cette illusion ne sera pas plus vraie que ce que nous vivons depuis cinq ans ? Est-ce qu’on n’a pas le droit d’en profiter, au moins une fois ?»
Ma belle a vu ma détermination dans mes yeux, a soupiré, puis a demandé.

« C’est vraiment ce que tu veux ?
–          Oui, ai-je dis d’une voix résolu. C’est un caprice, je sais, mais c’est le dernier que je te demande, avant de pouvoir accepter notre pauvre vie.
–          D’accord, a-t-elle murmuré. Va pour un rêve. »

*

Il nous a fallu moins de trois jours pour nous organiser. Quitter nos boulots respectifs était la chose la plus facile. Nous avons sortis les maigres économies accumulées au fil des ans, prit le minimum d’affaires, et nous sommes partis.

Notre périple a duré trois mois

Trois mois durant lesquels nous avons eu des soleils couchants dans le lointain, des plaines à perte de vue, des routes rectilignes vers l’horizon. Nous avons écouté de la country en conduisant, nous avons fait l’amour sur le capot brûlant de la Cadillac, nous avons pris en stop des hippies de la côte ouest. Nous avons pris les cables-car de San Francisco. Nous avons déambulé sur les plages de Los Angeles. Nous avons dansé jusqu’à point d’heures sur des roofs top de New York en compagnie de hipsters. Nous nous sommes mêlés aux hommes d’affaires de Wall Street, portable branché à la main. Nous sommes parties dans le bayou, nous nous sommes enivré du jazz de la Nouvelle-Orléans. Nous avons gardé des vaches dans le ranch du Texas, épi de paille à la bouche, bouffant nos mots comme si on dévorait des hamburgers. Nous avons fait du rodéo sur des machines ressemblant lointainement à des vaches. Betty est devenue PomPom Girl le temps d’un match, pendant que j’étais support assidu de Football américain. Durant ces trois mois, nous avons expérimenté des dizaines de clichés. Nous avons été des dizaines de personnes différentes. Et lorsque les économies ont commencé à fondre, lorsqu’il a fallu se résoudre à cesser de rêver, nous avons lentement reprit la route de notre appartement, sans oublier de se louer des chambres de motels sur la route, et s’arrêtant dans quelques Drives In, histoire de revoir des classiques du cinéma américain.

*

A notre retour, notre appartement nous semblait encore plus exigu qu’au départ. Il faut dire que nous n’étions plus seuls. Nous rapportions dans nos bagages tout ce que nous avions été. Betty s’est allongée sur le lit, immobile, et je me suis silencieusement allongé à ses côtés. De son visage immobile coulaient quelques larmes.

« Tu as bien fait, me dit-elle. Tu as bien fait d’avoir ce caprice. »

Je n’ai pas répondu, mais elle a senti ma bouche, sur sa peau, devenir un sourire. Elle eut un petit rire nerveux et a continué, étouffant un sanglot.

« Quand je pense que dès demain, il va nous falloir retrouver un nouveau travail, tout aussi misérable que celui que nous avons quitté pour vivre notre rêve éveillé… Un travail de misère, avec pour seule perspective le lendemain et son inlassable répétition… »

Je laissai passer volontairement quelques secondes de silence, puis j’ai répondu :

« Pas forcément. »

Betty tourna la tête, interrogative, et je lui demande :

« Tu te rappelles ce que tu m’as dit, la dernière fois que tu es descendu de scène ?
–          Bien sûr. Que j’avais le sentiment d’être vide. De ne plus rien avoir à l’intérieur… »

Je me tournais vers elle et lui sourit.

« Ce n’est plus le cas, non ? »

A nouveau, un regard étrange de la part de ma femme. Incrédule.

« Tu veux dire que… ce voyage…
–          Ce caprice, c’était pour que tu te remplisses à nouveau. Que tu ne sois plus qu’une simple coquille. Et que tu remontes sur scène. »

Betty ne savait pas quoi répondre. A peine balbutia-t-elle quelques mots.

« Mais… le problème… les différences…
–          Les différences culturelles ? Tu possèdes désormais en toi des dizaines de stéréotypes américains que tu peux mélanger à ta guise. Si dans chaque légende il y a un fond de vérité, je pense que dans chaque personne il y a un fond de cliché… »

Je lui fis un clin d’œil.

« A toi de trouver le bon dosage. »

Pour la première fois depuis une éternité, un léger sourire apparut sur les lèvres de ma femme. Un sourire qui voulait dire merci.

« Et toi ? demanda-t-elle.
–          Moi, je vais continuer à jouer un rôle. Le plus emblématique des stéréotypes américains. Le self made man. Celui qui va parvenir au sommet et qui va te propulser avec lui.
–          Ce n’est pas ce que tu as tenté en arrivant ici ?
–          A l’époque, je ne jouais pas. J’étais en roue libre. En improvisation. Maintenant, ma partition est établit et je n’ai qu’à suivre mon texte. Peu importe ce que je fais de mes journées. Le soir, j’irais voir les producteurs et je jouerais le rôle de ma vie. Car si moi, je sais qu’il s’agit d’un rôle, les producteurs, eux, n’ont pas à le savoir…»

Je lui fis un dernier sourire.

« Nous avons passé notre vie à rêver, mon amour. Puis, durant trois mois, nous avons vécu un rêve. Ne penses-tu pas qu’il sera désormais intéressant de concilier les deux ? »

Pour toute réponse, ma femme me serra tendrement dans les bras. Quelques secondes plus tard, à peine, elle sombra dans le sommeil. Je ne la dérangeais pas. Je savais que, pour la première fois depuis longtemps, cette nuit serait réparatrice.

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Le point d’équilibre

1)      D’un côté

Je suis un naze. Ce n’est pas une figure de style, je suis vraiment un naze. En un an j’ai perdu ma femme, mon boulot, mes amis et mon envie d’y changer quoi que ce soit. Je ne sais plus quel évènement a entraîné le suivant…sans doute un peu de tout en même temps. Est-ce la faute à la société ? La mienne ? Je ne sais pas. Je ne sais plus rien de toute façon. Je n’ai même plus la force de réfléchir.

Je me traîne. Comme si j’étais mon propre boulet. Je suis un cliché ambulant qui hante les lieux communs comme les bars PMU ou le Pôle Emploi. Et ambulant, je vais bientôt le devenir. Mon appartement est rongé par les rats et les huissiers qui viennent gratter à ma porte chaque matin.

Mon estime est au niveau de ce caniveau que je vais bientôt rejoindre. En guise de coup de grâce, je prends un plaisir malsain à étaler chaque détail de ma misérable situation dès que je rencontre quelqu’un. Et je guette avec une morbide satisfaction la pitié et le dégoût que cela provoque forcément dans son regard.

J’ai parfois des sursauts de conscience, temporaires, et la culpabilité m’embrase alors. Heureusement n’importe quelle bouteille bon marché éteint l’incendie. Les délicieuses griffes de l’alcool m’arrachent rapidement de ce sentiment pour m’entraîner dans leurs vapeurs d’éther.

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STOPOVER

(pour la version française, par ici)

Transit Zone. People seem to take it literally. As soon as they step down they use trolleys, escalators and shuttles to rush and reach a new departure gate and a new plane that will bring them finally to their destination. Sometimes the transfer is not immediate. Some try to catch up to the time zone, laid out on three seats, squirming around the metallic armrests. For the others, the wait is just long enough for a coffee, a newspaper or a novel and they leave this place which was just part of the trip.

To each is own. For my part, I have already reached my destination. The next flight won’t bring me anywhere I want to go, I don’t even know which country it will be. The others are waiting to go, I am waiting for you.

By the way, what the hell are you doing? It’s almost been three hours that I’ve been sitting here biting my nails, while every minute already passed is taken away from the ones remaining. As a substitute to your absence I picture you in my head. Firstly, you are in your official dress as an Indian diplomat, the one you usually wear. Then I lighten your clothes and dress you up in the western fashion with these black velvet pants I like. Then I undress you. But the subterfuge isn’t working: I know that you’ll be even more beautiful than that.

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Une nouvelle publication !

Bonjour à toutes et à tous !

Je sais, JE SAIS, il s’est déjà passé de nombreux mois depuis ma dernière publication sur ce blog. Honte à moi, l’ascétisme et l’isolement m’attendent comme rédemption à cette incurie… cela dit, une telle situation me rendra ENCORE MOINS présent sur le blog… (si si, c’est possible).

Ascétisme

J’avais pas un blog, moi, il y a longtemps?

Pourquoi une telle absence me direz-vous? Aurais-je perdu mon temps à flâner sur des sites aux origines douteuses (comme celui-ci ou celui-ci) ?

Que nenni (enfin… pas que!). Deux choses m’ont grandement occupé. Tout d’abord, la rédaction de mon bouquin Inter-Feel, à sortir aux Editions Pocket Jeunesse (l‘interview correspondante est par ici).

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La Traversée

Le réveil se déclenche mais la sonnerie n’est pas violente. De toute façon mes yeux sont déjà ouverts. Comme chaque jeudi, je n’ai pas dormi de la nuit. Je ne comprends pas, d’ailleurs. Je ne devrais pas être autant inquiet. Il ne m’est jamais rien arrivé lors de mes activités du jeudi. Mon problème est survenu ailleurs.

Je me lève. Petit déjeuner frugal – café, tartine beurrée – car j’ai l’estomac serré. Je mange seul, bien sûr. C’est le cas depuis que ma femme a eu l’idée inconsidérée d’aller faire les courses à l’autre bout de la ville il y a trois ans. On n’a pas idée de partir aussi loin. Elle n’avait qu’à réfléchir, après tout.

J’ai les deux bras valides, je peux donc écarter le rideau du bout des doigts, mon café chaud dans l’autre main. Soleil éclatant inondant les rues. Ça va être une journée magnifique. Tant mieux, il sera plus facile de se déplacer et j’aurai moins de risque de faire le geste malheureux. Car j’ai beau être adroit et habile, il ne faut pas que je perde la main.

Car aujourd’hui, comme chaque semaine, est un grand jour. Aujourd’hui il faut me rendre à mon travail. Je dois donc sortir dehors. Le reste de la semaine je peux rester chez moi mais le jeudi, journée de réunion je n’ai pas le choix.

De quoi ai-je peur, d’ailleurs ? Si je fais tout dans les règles il ne m’arrivera rien, comme il ne m’est jamais rien arrivé. Non, mon problème est survenu ailleurs. Café fini, évier, manteau, attaché-case, main sur la porte. Je respire un bon coup et appuie sur la poignée.

Il fait vraiment beau. Un petit vent frais fouette, mais pas assez pour déséquilibrer. Tant mieux, c’est rassurant. Les quelques personnes dehors marchent calmement et précautionneusement. Ils ont raison. Il vaut mieux être calme, cela évite les problèmes.

Je me mets en marche. Pas d’inquiétude, je connais ce chemin du bout des doigts. Heureusement car sinon je ne les aurais certainement plus. Dix minutes à pied jusqu’au métro, cinq arrêts de métro, sept minutes ensuite jusqu’à mon bureau. Plus que neuf minutes, désormais, jusqu’à la bouche souterraine. Chacun de mes pas sur le trottoir est parfaitement calibré. Je reste bien sur le côté droit, pour permettre aux personnes venant en sens opposé de bien passer. Jusque là, tout va bien.

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Case in the news

Illustration for  "Case in the News"

« Faits Divers » (Case in the News), drawn by CJ Artwork

(pour la version française, c’est par ici)

One never pays attention to the case in the news. Neither do one to the person writing them. This is good, for what I doing need anonymity.

You were right since the beginning: I am responsible for those cases in the news. I am writing these five lines you are seeing in the newspaper when you do not want to bother yourself with the current affairs – far more difficult to understand. I write these 5 lines, even though you do not want to bother yourself with current affairs; you see all the crimes, blaming the murderers, empathizing with the victims, but c’est la vie. After thinking about it for a few seconds, you turn to the next page to read the months top five weight loss tips.

This is perfect. Please, skim through these few lines, do not even let it phase you. Otherwise I would end up in jail and of course, I do not want that. You almost succeed, by the way. Unfortunately for you, I was faster. C’est la vie.

I will start from the beginning, it will be easier for you to understand. Do not worry, I will be quick, I know you do not have that much time left.

I am a very common person. I am not even extremely common, just unremarkable. Commonly common. Every motion I make every thought I have can prove it to you. Despite my banality, I always wanted to be an artist, a creator. Firstly I wanted to be a writer, but I had no talent. I decided then to be a journalist, but, again, I had no talent. I was designed to write the case in the news field. This is the level of creativity I posses.

But I wanted more.

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Poème 2013

La transition un peu sanglante entre 2012 et 2013

Ce fut un cru exceptionnel
Que l’année qui vient de finir
Avec sa crise exponentielle
Et son lot de bons souvenirs

Où la reine d’Angleterre
L’expression faciale indicible
Saute avec Bond d’hélicoptère
Il n’y a qu’un seul mot : crédible

Où sont franchis des pics d’audiences,
Et cent mètres par Usain Bolt
Où la normale présidence
Remplace celle à 20000 Volts

Où un crétin halluciné
Un Joker blafard et braillard
Veut faire mourir dans un ciné…
Il est moins bon que Cotilliard

Une fin d’année réussie
Car le peuple n’avait d’yeux
Que pour l’escapade en Russie
De ce coquin de Depardieu

Qui salue la démocratie
Proposée par l’ami Poutine
Où en prisons se rassasient
Les opposants à la cantine

Où les journaux se font contraindre
Où hôpitaux sont en dépôt
De bilan ; mais pourquoi se plaindre
Au moins, il y a moins d’impôts

Parlant de vieux ventripotents
Un autre encore nous fait marcher.
Rouge,  barbu, tout tripotant
Les gamins au supermarché

Il put la bière et la misère
Sera viré au Réveillon
On le paye pour qu’il repère
Gamins, parents dans les rayons

Le voilà qui dit, sentencieux
A un vieil attardé d’ado
Que l’amour de son père se
Mesure au nombre de cadeaux

Mais ce père, au fond, les lui brise :
N’achetant pas la dernière Wii
Pour une idiote histoire de crise…
Il aurait pu juste dire « oui… »

Alors ce gamin tête à claques
Criant jusqu’à s’en rendre aphone
Se vengera d’un tweet qui claque
Envoyé d’un nouvel I Phone

Ce Père-Noël ainsi guindé
Allant de boulots en défaites
Ira se faire enguirlander
– Pour rester dans l’esprit des fêtes –

Par le patron du magasin
Petit chef éructant d’aigreur
Lui annonçant d’un air malsain
Qu’il sera viré avant l’heure

Il finira dans son taudis
Unique amie : sa cigarette
Il est seul, et saoul, et maudit,
Se dit qu’il faut que tout s’arrête

Il sortira d’où sont cachés,
Les prenant pour dernier repas,
Une bouteille et des cachets
L’accompagnant jusqu’au trépas

Mais gardons bien l’esprit des fêtes!
Et autant gaver les morveux
De cadeaux par-dessus la tête
Avant de présenter ses vœux

Car  voici la nouvelle année
Et qui malgré tout commença
Puisque personne n’a cané
A l’apocalypse Maya

Il y avait des ahuris
Pour croire à tous ces racontars
Certains idiots ont même écrit
Des chroniques sur ces bobards !

Et voici donc une nouvelle
Année : joie, bonheur, santé
Et puis une crise exponentielle
Ce n’est pas prêt de s’arrêter…

Mais surtout il vous faut honnir
Celui voulant vous enfumer
Parlant de passé, d’avenir
D’un air cynique et déprimé

L’écrivaillon pédant, plaidant
Que le bonheur n’existe pas
Mais le disant bien au chaud dans
La maison de maman-papa

Si jamais un jour vous lisez
Cet oiseau de mauvais augure
Disant que tout va s’enliser
Que tout se casse la figure

Et qui vous sort tel un prophète
Que tout est mal et que le ciel
Va bien vous tomber sur la tête
Que la crise est exponentielle

Giflez-le de tout votre cœur
Sur sa gueule de déprimé
N’ayez pas peur de la douleur
Car il aime être dominé !

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Un petit poème de bonne année ! Il transpire la joie et la bonne humeur, histoire de commencer 2013 du bon pied…de nez !

La magnifique illustration qui accompagne ce poème est l’œuvre du talentueux Thomas Carli-Jarlier (j’use et abuse de superlatifs, je sais, mais c’est mérité). Pour découvrir ses différentes œuvres graphiques, faites donc un tour par ici !

Le dessin n’est pas son seul talent, il est aussi batteur dans le groupe anglo-franco-russe The Atelier, dont voici ici le dernier single ! Pour leur page Facebook, cliquez ici !

Ma prochaine nouvelle (et oui, une nouvelle, ça faisait longtemps n’y en avait pas eue sur ce site!), Fait Divers, sera aussi illustrée de sa main !

A bientôt !

Amanalat

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