Le rêve américain

« Je veux vivre le rêve américain ! »

C’était une nuit comme les autres, c’est-à-dire courte et peu réparatrice. Chaque jour depuis cinq ans, j’avais le sentiment de me réveiller plus usé que la veille. Une simple éraflure mentale, rien de plus, mais qui s’accumulaient aux autres et m’alourdissait davantage.

Cette nuit-là, pour apaiser nos corps usés, Betty et moi tentions de faire l’amour. Elle était fourbue de ses heures de nettoyage et la douleur lancinante qu’elle avait dans le dos lui faisait plus mal qu’hier, moins que demain. Je caressais son corps que je ne sentais presque plus sous mes mains calleuses. Je tentais d’imaginer la douceur de sa peau que j’avais l’impression d’écorcher. Betty, elle, semblait ailleurs, perdue dans un demi-sommeil, à la recherche de son plaisir perdu.

Puis je me suis mis à parler. Pourquoi cette nuit-là, plutôt qu’une autre, je n’en sais rien. Peut-être était-ce le fait de voir cette beauté endormit se flétrir depuis cinq ans. Peut-être voulais-je me prouver que rien, encore, n’était perdu.

« Je veux vivre le rêve américain ! »

Betty ouvrit les yeux. Ma phrase avait agi comme un couperet, tranchant sa somnolence. Elle cru tout d’abord que je me moquais cyniquement d’elle, de nous, de notre misérable situation. Puis elle comprit que j’étais sincère et son regard se durci. Furieuse, elle se redressa et explosa :

« Tu te fous de moi ? »

Je ne me foutais pas d’elle. D’un geste énervé, elle désigna le misérable appartement dans lequel nous survivions depuis toutes ces années.

« Il est là, ton rêve américain ! Ça ne te suffit pas ? Ça fait cinq ans qu’on y est jusqu’au cou, dans ton rêve américain. Depuis qu’on a fait la connerie de quitter notre pays ! »

Je savais tout cela, bien sûr. Nous étions partis plein d’espoir. Betty, ma femme, rêvait d’être actrice. Elle comptait subjuguer l’Amérique et finir, soyons fous, à Broadway. Moi, j’aurais été son manageur. Je me serais battu bec et ongles avec les producteurs pour qu’ils voient, eux aussi, ce que je voyais en elle. En décollant de chez nous, nous avions la tête perdu dans les nuages… puis nous avons atterri. Non seulement nous nous sommes retrouvé les pieds sur terre, mais nous avons vite ployé pour nous mettre à genoux.

Betty voulait brûler les planches ; elle se contente de les laver tous les soirs, après fermeture. Moi, son producteur, je comptais nous emmener au sommet. Le sommet, j’y suis tous les jours : je lave les carreaux des gratte-ciels, suspendu dans le vide.

Nous avions pourtant gardé espoir. On se disait que ces boulots n’étaient que temporaires. Le passage obligé. Le rite initiatique pour accomplir son rêve américain. Elle continuait de se produire sur scène, devant quelques curieux. Je rencontrais toujours des producteurs. Mais si nos corps étaient en action, nos cœurs ne l’étaient plus. Betty ne parvenait pas à séduire son public. Elle avait l’impression de ne pas pouvoir capter l’essence des américains, leurs humeurs et leur humour. Elle voulait se rapprocher d’eux dans le rire, elle ne voyait que des différences de culture insurmontables. De mon côté, ma conviction diminuait à chaque claquement de porte d’un producteur. Je n’y croyais plus. Voulant faire bonne impression, dans mon costume trois pièces, je ne pouvais pas m’empêcher de me rappeler que j’avais passé la journée en altitude à nettoyer des fientes d’oiseaux et je savais au fond de moi que l’illusion ne marcherait pas. Ils verraient à travers moi. Ils renifleraient la merde que je décrassais.

Semaine après semaine, à chaque fois que je passais mon chiffon sur les vitres, à chaque fois qu’elle passait son balai sur le plancher, nos espoirs s’amenuisaient, s’épuisaient, se vidaient de leur substance, et notre rêve américain n’était plus qu’un état de veille permanent dans lequel nous vivotions, au quotidien.

Aujourd’hui, nous n’avons plus rien. Betty n’a plus d’inspiration, je n’ai plus la foi. Nous n’avons plus que nous deux, mais le rêve qui nous liait autrefois n’est plus qu’un accord tacite, une règle primaire de survie. Ensemble, nous tiendrons plus longtemps. Aujourd’hui, ma femme a l’impression de n’être plus qu’une coquille sur le point de se briser. Alors elle se referme. Se durcit. Elle espère qu’ainsi, elle sera un peu plus résistante.

C’est ce que j’ai vu, cette nuit-là, lorsque je passais ma main rêche sur sa peau. Je voyais les dégâts de ces cinq années d’affront permanent, les marques de ce fer rouge et invisible. Je voyais la femme de ma vie dépérir, la flamme de ma vie s’éteindre. Une dernière lueur m’est apparue. Lueur du désespoir, peut-être, mais je ne pouvais désormais plus voir qu’à travers elle. C’est elle qui m’a fait dire :

« Je veux vivre le rêve américain. »

J’ai attendu que mon amour se calme, puis j’ai continué :

« Tu ne m’as pas compris, dis-je en tentant d’adoucir ma voix. Je veux vivre le rêve américain. Pas celui auquel on court depuis cinq ans. Je veux le vrai rêve américain. Celui qui n’existe pas.
–          Je ne comprends pas, a fait Betty, incrédule. Tu veux vivre… une chimère ?
–          Oui. Je veux vivre ce ramassis de clichés qu’on entasse sur les Etats-Unis au moins une fois.  Si je dois abandonner tous mes rêves, je veux au moins vivre celui-là. Maintenir l’illusion. Nous dire qu’au moins une fois, nous l’avons fait. Ensuite, je pourrais me résigner à une vie sans lueur. Mais au moins, je n’aurais plus de regrets. »

Après l’étonnement, la colère, l’incrédulité, l’expression que je souhaitais est enfin arrivée sur le visage de mon amour : la curiosité :

« Mais… tu veux quoi, alors ? »

Je l’ai fixé avec tendresse, j’ai pris une grande respiration, et j’ai déclamé d’une traite :

« Je veux une décapotable sur la nationale 66. Je te veux à ma droite, une Philips Morris dans la main gauche, une route infinie et un soleil couchant en face, un rétroviseur qui nous montre le chemin déjà parcourut. Je veux des stations essences perdus dans le paysage. Des buissons roulant sur le sol. Je veux des troupeaux de vaches poursuivis par des cow-boys. Je veux des Zone 51. Et nous deux, je veux qu’on soit tout cela à la fois. Au moins une fois dans notre vie, voir toutes les chimères que ce pays peut nous offrir.»

Puis, la fixant droit dans les yeux, j’ai conclu :

« On ne peut pas vivre le rêve américain. Mais est-ce qu’on peut au moins rêver l’Amérique ?
–          Tu voudrais que toutes nos économies partent dans une … illusion ? »
A mon tour, je désignais notre appartement.

« Regarde autour de nous, ma belle. Est-ce que ça, ça te semble réel ? Est-ce que cette illusion ne sera pas plus vraie que ce que nous vivons depuis cinq ans ? Est-ce qu’on n’a pas le droit d’en profiter, au moins une fois ?»
Ma belle a vu ma détermination dans mes yeux, a soupiré, puis a demandé.

« C’est vraiment ce que tu veux ?
–          Oui, ai-je dis d’une voix résolu. C’est un caprice, je sais, mais c’est le dernier que je te demande, avant de pouvoir accepter notre pauvre vie.
–          D’accord, a-t-elle murmuré. Va pour un rêve. »

*

Il nous a fallu moins de trois jours pour nous organiser. Quitter nos boulots respectifs était la chose la plus facile. Nous avons sortis les maigres économies accumulées au fil des ans, prit le minimum d’affaires, et nous sommes partis.

Notre périple a duré trois mois

Trois mois durant lesquels nous avons eu des soleils couchants dans le lointain, des plaines à perte de vue, des routes rectilignes vers l’horizon. Nous avons écouté de la country en conduisant, nous avons fait l’amour sur le capot brûlant de la Cadillac, nous avons pris en stop des hippies de la côte ouest. Nous avons pris les cables-car de San Francisco. Nous avons déambulé sur les plages de Los Angeles. Nous avons dansé jusqu’à point d’heures sur des roofs top de New York en compagnie de hipsters. Nous nous sommes mêlés aux hommes d’affaires de Wall Street, portable branché à la main. Nous sommes parties dans le bayou, nous nous sommes enivré du jazz de la Nouvelle-Orléans. Nous avons gardé des vaches dans le ranch du Texas, épi de paille à la bouche, bouffant nos mots comme si on dévorait des hamburgers. Nous avons fait du rodéo sur des machines ressemblant lointainement à des vaches. Betty est devenue PomPom Girl le temps d’un match, pendant que j’étais support assidu de Football américain. Durant ces trois mois, nous avons expérimenté des dizaines de clichés. Nous avons été des dizaines de personnes différentes. Et lorsque les économies ont commencé à fondre, lorsqu’il a fallu se résoudre à cesser de rêver, nous avons lentement reprit la route de notre appartement, sans oublier de se louer des chambres de motels sur la route, et s’arrêtant dans quelques Drives In, histoire de revoir des classiques du cinéma américain.

*

A notre retour, notre appartement nous semblait encore plus exigu qu’au départ. Il faut dire que nous n’étions plus seuls. Nous rapportions dans nos bagages tout ce que nous avions été. Betty s’est allongée sur le lit, immobile, et je me suis silencieusement allongé à ses côtés. De son visage immobile coulaient quelques larmes.

« Tu as bien fait, me dit-elle. Tu as bien fait d’avoir ce caprice. »

Je n’ai pas répondu, mais elle a senti ma bouche, sur sa peau, devenir un sourire. Elle eut un petit rire nerveux et a continué, étouffant un sanglot.

« Quand je pense que dès demain, il va nous falloir retrouver un nouveau travail, tout aussi misérable que celui que nous avons quitté pour vivre notre rêve éveillé… Un travail de misère, avec pour seule perspective le lendemain et son inlassable répétition… »

Je laissai passer volontairement quelques secondes de silence, puis j’ai répondu :

« Pas forcément. »

Betty tourna la tête, interrogative, et je lui demande :

« Tu te rappelles ce que tu m’as dit, la dernière fois que tu es descendu de scène ?
–          Bien sûr. Que j’avais le sentiment d’être vide. De ne plus rien avoir à l’intérieur… »

Je me tournais vers elle et lui sourit.

« Ce n’est plus le cas, non ? »

A nouveau, un regard étrange de la part de ma femme. Incrédule.

« Tu veux dire que… ce voyage…
–          Ce caprice, c’était pour que tu te remplisses à nouveau. Que tu ne sois plus qu’une simple coquille. Et que tu remontes sur scène. »

Betty ne savait pas quoi répondre. A peine balbutia-t-elle quelques mots.

« Mais… le problème… les différences…
–          Les différences culturelles ? Tu possèdes désormais en toi des dizaines de stéréotypes américains que tu peux mélanger à ta guise. Si dans chaque légende il y a un fond de vérité, je pense que dans chaque personne il y a un fond de cliché… »

Je lui fis un clin d’œil.

« A toi de trouver le bon dosage. »

Pour la première fois depuis une éternité, un léger sourire apparut sur les lèvres de ma femme. Un sourire qui voulait dire merci.

« Et toi ? demanda-t-elle.
–          Moi, je vais continuer à jouer un rôle. Le plus emblématique des stéréotypes américains. Le self made man. Celui qui va parvenir au sommet et qui va te propulser avec lui.
–          Ce n’est pas ce que tu as tenté en arrivant ici ?
–          A l’époque, je ne jouais pas. J’étais en roue libre. En improvisation. Maintenant, ma partition est établit et je n’ai qu’à suivre mon texte. Peu importe ce que je fais de mes journées. Le soir, j’irais voir les producteurs et je jouerais le rôle de ma vie. Car si moi, je sais qu’il s’agit d’un rôle, les producteurs, eux, n’ont pas à le savoir…»

Je lui fis un dernier sourire.

« Nous avons passé notre vie à rêver, mon amour. Puis, durant trois mois, nous avons vécu un rêve. Ne penses-tu pas qu’il sera désormais intéressant de concilier les deux ? »

Pour toute réponse, ma femme me serra tendrement dans les bras. Quelques secondes plus tard, à peine, elle sombra dans le sommeil. Je ne la dérangeais pas. Je savais que, pour la première fois depuis longtemps, cette nuit serait réparatrice.

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4 commentaires pour Le rêve américain

  1. Vincent dit :

    Récit rempli d’émotions diverses et variées, on voit bien comment l’espoir revient au fil du texte. J’ai vraiment apprécié ton travail 🙂
    Ça fait plaisir de lire tes travaux, continue ainsi 😉

    • Amanalat dit :

      Merci ! Ravi de ce retour ! Et l’idée de mêler rêve et réalité (sans se perdre ni dans l’un, ni dans l’autre), est quelque chose que j’ai toujours voulu effectuer. Merci des encouragements !

  2. Adrien Auger dit :

    Récit dévoré d’une traite ! Plaisir de te relire Amanalat, il y a une suite ? 🙂

    • Amanalat dit :

      Il y a une suite, celle que tu imagineras ! On pourrait donc dire qu’il y aura autant de suites que de lecteurs ! Heureux que l’histoire soit appréciée en tout cas !

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